mardi 25 janvier 2011

Des passagers d'un avion filment et contestent l'expulsion brutale d'un étranger

Le 20 janvier à Roissy, un homme de nationalité malienne doit être expulsé. Monté de force dans un avion de ligne d’Air France, l’homme se débat et crie. Des passagers protestent, d’autres filment la scène… Résultat : deux escouades de la police aux frontières (Paf) débarquent et interpellent quatorze voyageurs, onze d’entre eux finissent en garde à vue et sont désormais passibles de poursuites judiciaires. En exclusivité, les Inrocks se sont procuré trois vidéos de la scène.

l est environ 16h, jeudi dernier à Roissy. Les passagers du vol AF 3096 à destination de Bamako ont quasiment tous embarqué. Muni d’un fin brassard orange, un fonctionnaire de l’Unité nationale d’escorte, de soutien et d’intervention (Unesi) de la police aux frontières (Paf) passe alors dans les rangs des voyageurs. Dans ses mains, des tracts qu’il distribue aux passagers en guise d’avertissement. S’ensuit un petit laïus quelque peu différent de celui habituellement récité par les hôtesses de l’air.

"Un expulsé va entrer dans l’avion, il risque de crier pendant cinq minutes mais tout ira bien après. Ne faites rien, car vous encourez l’expulsion de l’avion (et des sanctions pénales précisées dans le tract)."

Quelques minutes passent. Tout à coup, la porte arrière gauche de l’appareil s’ouvre. Entourée de trois autres policiers, une personne de nationalité malienne arrive en hurlant. "Lâchez-moi ! Lâchez-moi ! Laissez-moi descendre !" Un quatrième agent de la Paf filme la scène sans interruption. Cette disposition est devenue obligatoire depuis la mort successive –dans des conditions similaires– de deux expulsés en décembre 2002 et janvier 2003.

"Good afternoon ladies and gentlemen…"

Tandis que le commandant de bord entame un "Good afternoon ladies and gentlemen…", les policiers attachent l’homme qui se débat de toutes ses forces sous le regard médusés des voyageurs. Certains sortent leurs téléphones portables ou appareils photos et commencent à filmer la scène. Un steward puis l’un des agents de la Paf leur affirment que c’est interdit. Peine perdue.


Un passager d'un vol Air France filme une expulsion 1/3
envoyé par lesinrocks. - L'info internationale vidéo.


Expulsion (2) : arrivée dans l'avion suite
envoyé par lesinrocks. - L'actualité du moment en vidéo.


Expulsion (3) : des passagers se lèvent et protestent
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A-t-on le droit de filmer ce genre de scène dans un avion ? Comme le rappelle un article de Slate, filmer des policiers dans l’exercice de leurs fonctions –à quelques exceptions près– n’est pas interdit.

Un membre de la Paf de Roissy nous a assuré que filmer dans un avion sans l’autorisation du commandant de bord était prohibé. Une chargée de communication d’Air France nuance, pour ne pas dire dément, cette affirmation.

"Si nous refusons les demandes de vidéos dans le cadre de tournages, nous n’intervenons pas dès lors que c’est l’œuvre de privés (passagers lambdas). Et même en cas de diffusion, la politique de la maison est claire : nous nous abstenons de porter un jugement."

Seul maître à bord, le commandant peut en revanche demander l’interdiction de filmer s’il estime que cela peut nuire à la sécurité du vol. D’après les passagers interrogés par les Inrocks, il ne l’a pas fait.

Quelques passagers debout

Comme si l’annonce initiale du policier devait se changer en prophétie, quelques passagers se lèvent, notamment un groupe composé d’une dizaine d’Allemands.

L’ambiance est tendue, le personnel naviguant ne parvient même pas à compter les passagers. "Qu’a fait cet homme ?", demande un voyageur. On lui répond : "C’est un criminel"

Une source policière jointe hier semble contredire ce propos. L’expulsé serait sous le coup d’un arrêté préfectoral de reconduite à la frontière (APRF) de la préfecture de Haute-Garonne. Comprendre : une décision administrative et non judiciaire.

Un à un, les Allemands sont évacués

Alors que certains passagers sont toujours debout, l’avion commence à rouler sur le tarmac. Quelques instants plus tard, le commandant de bord décide d’immobiliser l’avion. Vers 17h, toujours par la porte arrière de l’avion, ce sont cette fois deux groupes de cinq policiers qui entrent avec des casques et des boucliers, chacun une main posée sur l’épaule du collègue de devant. Un passager décrit la scène :

"Au début, un tel déploiement de policiers surarmés a fait rigoler tout le monde. Puis, un par un, les membres du groupe d’Allemands sont évacués. Ensuite, l’un des policiers en civil désigne trois autres personnes qui ont filmé la scène, elles sont également débarquées."

Bilan : quatorze personnes interpellées, dont onze placées en garde à vue jusqu’à 22h. Un policier, en contact avec des collègues de la Paf de Roissy indique les motifs juridiques des interpellations de ces "passagers qui –selon eux– étaient agressifs et outrageants" : entrave à la circulation aérienne, outrage et rébellion.

"La vidéo réalisée par les policiers est désormais sous scellés, entre les mains du procureur du tribunal de grande instance de Bobigny en charge de l’affaire. C’est à lui de décider des poursuites à engager."

Le seul membre du parquet de Bobigny qui a accepté de s’exprimer –anonymement– a précisé que ce genre de cas était rare. Selon lui, si les expulsions sont monnaie courante, "dans la majorité des cas, les passagers n’interviennent pas".

Geoffrey Le Guilcher dans les Inrocks


Sur Rue89, des Maliens réagissent aux images de leur compatriote expulsé par la France: "C'est humiliant !" (26 / 01 / 2011)

Günter Wallraff expérimente le racisme au quotidien

Dans Noir sur blanc, le journaliste Günter Wallraff, déguisé en Somalien, éprouve la xénophobie des Allemands. Un documentaire édifiant à découvrir sur Arte.

Le Noir est un individu de race humaine et de taille agréée par les plus hautes autorités sanitaires, auquel le Blanc rechigne à louer une place de camping. Normal : le Noir ne se déplace qu'en tribu avec des sacs bourrés de tam-tam, pour faire des ribouldingues infernales. Et de chèvres vivantes pour ripailler au petit déj'. Que des embarras tout ça. Alors qu'il serait si bien dans une case. En Afrique. 

C'est ce qui ressort de Noir sur blanc, le documentaire choc de Pagonis Pagonakis et Susanne Jäger. Le journaliste blanc Günter Wallraff s'y est grimé en Somalien, peinture noire et perruque crépue, et a écumé l'Allemagne pendant un an. En caméra cachée. Pour dresser un état des lieux du racisme dans son pays. Il est accablant. Effarant. Entre humiliations, insultes et coups. "Dans un train, entouré de 600 fans de foot ivres morts, j'ai cru mourir, se souvient Wallraff. C'est une policière qui m'a sauvé. Mais il n'y a qu'en me déguisant en Noir que je peux comprendre ce qu'il subit. Mon but est de dénoncer une certaine réalité et de faire changer les choses." 

Outre-Rhin, lors de sa sortie en salles, en 2009, Noir sur blanc a fait scandale. Xénophobes, les Allemands ? Allons donc. Et puis tourner ça en douce... "C'est la polémique habituelle, mais, en caméra ouverte, Wallraff n'aurait jamais obtenu ces réactions. Pour ce sujet, sa méthode d'investigation est justifiée", estime le producteur Hervé Chabalier. Qui en connaît un rayon sur la question : il s'est fait allumer comme un réverbère dès la première diffusion des Infiltrés, sur France 2. "L'infiltration est parfois la seule manière de révéler la vérité, poursuit-il. Mais elle ne doit pas devenir systématique et il ne faut pas que le journaliste crée une mise en scène. Son rôle est de chercher des dysfonctionnements, pas de les provoquer." 

Au pire, un psychopathe ; au mieux, un loufiat

En l'occurrence, Wallraff n'a qu'à apparaître pour susciter le rejet. Il s'assied sur un banc près de deux vieux, ils se barrent. Il se pose dans une barque, les passagers lui commandent des bières. Le Noir est, au pire, un psychopathe, au mieux, un loufiat. "Rien ne me surprend : c'est ce que les Noirs vivent chaque jour en France, aujourd'hui, commente Patrick Lozès, président du Conseil représentatif des associations noires (Cran). Le racisme bestial, comme la xénophobie banale." Lozès avoue quand même avoir serré les poings en regardant Noir sur blanc. Il trouve nécessaire de montrer aussi ce racisme "de petite intensité" que nul ne voit à moins d'être "de l'autre côté de la barrière". Il dit que les politiques ne font aucune proposition constructive pour lutter contre la discrimination et que les Français sont "dans le déni". Et de conclure : "Il faut une prise de conscience. Elle passe aussi par ce genre de film". Après le tournage, Wallraff a eu des cauchemars pendant six mois. Pour les Noirs, le cauchemar ne cesse jamais. 

Sandra Benedetti dans l'Express

Demandeurs d'asile: l'UE contrainte de revoir ses règles

Finlande, Danemark, Allemagne : les uns après les autres, les Etats européens suspendent les renvois de réfugiés vers la Grèce à la suite d'une décision de justice qui contraint l'UE à reconsidérer ses règles en matière de traitement des demandes d'asile.

La Cour européenne des droits de l'homme a fait souffler un vent de panique en condamnant vendredi la Belgique à verser 20.000 euros à titre de dédommagement à un demandeur d'asile afghan renvoyé en Grèce conformément à une règlementation de l'Union européenne, dite "Dublin II" : celle-ci prévoit que toute demande d'asile soit examinée dans le premier pays d'accueil dans l'Union européenne. La Cour a fondé sa décision sur le fait que les demandeurs d'asile sont systématiquement placés en détention en Grèce et sont souvent brutalisés par la police. En outre, très peu de demandes aboutissent. La décision fait désormais jurisprudence et tous les demandeurs d'asile renvoyés en Grèce par d'autres pays européens en vertu de la règlementation sont pratiquement assurés d'avoir gain de cause s'ils saisissent la justice.

En ordre dispersé, les Etats de l'UE décident en conséquence de traiter les demandes incombant normalement à la Grèce. "Les gouvernements ont la trouille, car des milliers de plaintes pourraient être déposées", a commenté lundi un responsable européen sous couvert de l'anonymat. Après le Danemark dimanche, la Finlande a renoncé lundi à renvoyer les demandeurs d'asile arrivés sur son territoire via la Grèce. La Suède avait pris les devants en novembre 2010. L'Allemagne avait suivi, en décidant de suspendre les renvois pendant un an. L'Autriche a pour sa part vu sa marge de manoeuvre en matière de renvois limitée par la Cour Constitutionnelle. "Beaucoup d'autres pays devraient suivre", a prédit le responsable européen.

La Grèce se frotte les mains d'être ainsi soulagée. La secrétaire d'Etat chargée de l'Immigration, Anna Dalaras, a salué lundi l'"approche positive" des partenaires européens sur "la question de la levée de Dublin II". Avec des dizaines de milliers d'Afghans ou d'Irakiens entrés ces dernières années par la Turquie voisine, le pays s'estime exposé à une charge disproportionnée en matière d'asile et veut remettre en cause la règle actuelle.

La Commission européenne voit ce mouvement conforter aussi sa position. Depuis des mois, elle propose en effet aux gouvernements de réviser les accords de Dublin, mais se heurte au refus de la majorité des Etats, conduits par l'Allemagne et la France. "La Commission a proposé un mécanisme d'urgence" permettant de suspendre les renvois de demandeurs d'asile dans le pays où ils sont entrés dans l'UE lorsque ce pays est confronté à des difficultés, notamment des afflux massifs, a estimé Cecilia Malmström, commissaire européenne chargée du dossier.

Selon l'Agence européenne de surveillance des frontières extérieures (Frontex), plus des trois quarts des 40.977 personnes interceptées au cours du premier semestre 2010 sont entrées via la Grèce en provenance de Turquie. Le refus de toute dérogation à la règle du traitement des demandes dans le premier pays de passage bloque aussi depuis un an l'ambitieux projet de doter l'UE d'un régime commun pour le droit d'asile à l'horizon 2012. "On va voir ce que les Etats vont décider. Maintenant ils ne peuvent plus s'en laver les mains en renvoyant les demandeurs arrivés par la Grèce", a souligné le responsable européen.

L'UE a enregistré près de 250.000 demandes d'asile entre juillet 2009 et septembre 2010. Plus de la moitié -183.000- ont été déposées dans six pays : Allemagne, France, Suède, Belgique, Royaume-Uni et Pays-Bas.

Christian Spillman, Bruxelles, AFP

La "Norvégienne de l'année" non grata en Norvège

Une jeune demandeuse d'asile russe, désignée "Norvégienne de l'année" après avoir écrit un livre sur sa vie de sans-papiers, a été expulsée de Norvège lundi, à l'issue d'une saga qui a tiraillé le gouvernement et ému l'opinion publique pendant deux semaines.

Agée de 25 ans, Maria Amelie, le pseudonyme sous lequel elle a écrit son ouvrage "Norvégienne illégale", vivait en situation irrégulière en Norvège depuis que sa famille originaire d'Ossétie du Nord avait été définitivement déboutée de sa demande d'asile en 2004. Elle a été arrêtée lundi matin quand elle s'est présentée à un commissariat d'Oslo conformément à ses obligations imposées par son régime de contrôle judiciaire. "Je suis fatiguée et j'ai peur", a dit la jeune femme brune en descendant de voiture, munie d'une petite valise rouge, à la cohorte de journalistes qui l'attendaient. Arrêtée sans opposer de résistance, Maria Amelie a été placée dans un vol Aeroflot pour Moscou, accompagnée de son petit ami norvégien.

Madina Salamova --son vrai nom-- avait été désignée "Norvégienne de l'année" en décembre par l'hebdomadaire Ny Tid. Le jury estimait qu'elle avait "donné un visage à ceux qui n'en ont pas" en acceptant de mettre sa situation en péril avec la parution de son ouvrage censé sensibiliser les lecteurs aux conditions des sans papiers.

Arrivée en 2002 en tant que mineure en Norvège où elle a passé plus d'un tiers de son existence, Maria Amelie est considérée comme un exemple d'intégration réussie --elle a décroché un master sous une fausse identité-- même si elle était contrainte de vivre dans la clandestinité. "La plupart des gens pensent que je suis norvégienne. Je parle norvégien, je pense norvégien et je rêve en norvégien", a-t-elle dit aux médias locaux. La jeune femme a été arrêtée par la police le 12 janvier alors qu'elle venait de faire une intervention dans une école. Libérée après quelques jours, elle était depuis sous contrôle judiciaire.

Son cas a mobilisé les Norvégiens qui ont manifesté par milliers pour qu'elle puisse rester dans le pays, fait la Une des journaux et déchiré la coalition de gauche au pouvoir. Formation dominante du gouvernement, le parti travailliste a refusé de faire une exception, pour ne pas être accusé de faiblesse par la droite populiste, principale force d'opposition qui prône une politique d'immigration ultra-restrictive. Membre de la coalition, la Gauche socialiste plaidait, elle, pour que Maria Amelie reste, faisant valoir le manque persistant de personnes hautement qualifiées dans un pays où le taux de chômage tourne autour de 3,5%. "Il ne faut pas récompenser les personnes qui choisissent la clandestinité et qui vivent illégalement depuis longtemps dans ce pays", a tranché le Premier ministre travailliste Jens Stoltenberg. "Chacun est égal devant la loi", a-t-il dit la semaine dernière devant le Parlement.

Sous la pression de l'opinion, le gouvernement a cependant accepté d'entrouvrir la porte du territoire: il a annoncé qu'il allait changer la loi pour permettre aux demandeurs d'asile déboutés, une fois revenus dans leur pays, de postuler pour un permis de travail en Norvège sans avoir à passer par une période de quarantaine. Mais un retour en Norvège, où l'attend un poste de journaliste, ne devrait pas être possible avant plusieurs semaines, le temps pour le gouvernement d'amender la loi et pour la jeune femme de réunir les papiers nécessaires. En attendant, son entourage nourrit des craintes pour sa sécurité en Russie.

Les parents de Maria Amelie avaient fui l'Ossétie du Nord, une petite république du Caucase russe, après avoir fait l'objet de menaces de la mafia locale en vue d'obtenir le remboursement d'une dette, selon les médias norvégiens.

Pierre-Henry Deshayes, Oslo, AFP