mardi 8 août 2006

Fatmir, 16 ans en Suisse: expulsé

Dans 24 Heures, on peut lire cet article consacré à Fatmir, Alma et leurs deux enfants, qui vivent un drame kafkaïen.

DÉSABUSÉS Fatmir Nebija, son épouse, Alma, et leurs filles, âgées de 3 et 5 ans, attendent un coup de pouce du destin dans le deux-pièces aiglon. «Je n’ai rien fait pour mériter cela. J’avais un emploi, un appartement, une voiture. Mon casier judiciaire est vierge, excepté une amende au radar, comme on en a tous», se désespère le père.

A Aigle, ce père de famille d’origine kosovare, établi en Suisse depuis seize ans, fait les frais d’un cafouillage administratif.
«A mes yeux, la Suisse était le pays le plus juste au monde. Je n’aurais ja­mais cru cela des autorités. C’est une histoire incroyable.» Sidérant en effet, le récit que livre Fatmir Nebija de sa pré­sence là, désoeuvré, dans un 2 pièces dépouillé de la Fareas, à Aigle. Car ce père de famille âgé de 30 ans a connu une existence autrement plus dé­cente en Suisse, où il vit depuis l’âge de 14 ans. A Estavayer-le­ Lac (FR) précisément, point de chute de ses parents kosovars. «J’ai passé plus de temps ici que dans mon pays d’origine», souligne ce solide gaillard au français impeccable, encore rempli de l’espoir de construire son avenir en Suisse.

Histoire d’un pli recommandé…
Un projet qui ne souffrait d’aucune embûche: fin de sco­larité, puis emploi dans une entreprise vaudoise comme monteur de stores. En 1997, le fils d’immigré épouse une Suis­sesse et entre en possession du permis d’établissement C. «J’avais un emploi, un apparte­ment, une voiture», raconte-t-il. Tout bascule en 2002. Ce qui a l’apparence d’un incident anodin se transforme en une cruelle «injustice». Appelé au chevet de la mère de sa deuxième épouse Alma, Fatmir s’envole pour l’Albanie sans son permis, ni ceux de sa fa­mille. Les documents, fraîche­ment renouvelés, sont en cours de restitution, sous pli recom­mandé… «Cela ne me serait même pas venu à l’esprit de les emporter avec moi».

Retour en clandestin
Mal lui en prend. Sans son permis, le retour en Suisse lui est verrouillé. Il écrit, télé­phone, en vain. Six mois plus tard, le Service de la popula­tion et des migrants du canton de Fribourg lui retire son droit d’établissement. C’est en clan­destin que Fatmir se présente au guichet. Il croit pouvoir récupérer son sésame. Désillu­sion. Il recourt alors jusqu’au Tribunal fédéral, qui juge sa requête «irrecevable». On lui signifie qu’il est «sorti de Suisse de son plein gré». Fat­mir s’en défend: «Je n’ai ja­mais eu l’intention de quitter le pays.» Il en veut pour preu­ves l’intégralité des biens res­tés sur place, un loyer honoré, un patron prêt à le réengager. Et sa rapide détermination, après un mois d’absence, à redresser la situation. Parce que ses frères et soeurs vivent en Suisse, que sa vie est mena­cée au Kosovo, qu’il a épuisé toutes les possibilités de re­cours, il se résout à déposer une demande d’asile. Com­mence alors un quotidien fait de ballottages. Au centre de Vallorbe perçu comme une «prison», à Leysin, à Aigle en­fin.
Dernière interdiction en date: celle de travailler, infligée le 28 juin dernier, date d’expul­sion de la famille Nebija. Aujourd’hui en sursis, elle vit dans l’espoir d’obtenir un per­mis humanitaire. Larmes de culpabilité pour Alma, constat d’impuissance pour Fatmir: «Je n’ai rien fait de mal et l’on me brise ma vie…»

ESTELLE BRESSOUD
CHANTAL DERVEY


«Il est parti de manière définitive»

«La personne qui quitte la Suisse pendant un certain laps de temps, plus de six mois en l’occurrence, doit s’attendre à voir sa demande d’établissement réexaminée.» C’est la réponse que livre à notre téléphone le chef du Service de la population et des migrants du canton de Fribourg, Patrick Pochon.L’instance que Fatmir Nebija tient pour responsable de ses malheurs. «A l’évidence, ce monsieur a quitté la Suisse avec sa famille de manière définitive.» Une analyse des faits totalement confirmée par le Tribunal administratif du canton de Fribourg, ajoute-t-il. Pour les détails, Patrick Pochon invoque le secret de fonction. Réinterrogé sur ce point crucial du dossier, Fatmir Nebija se borne à dénoncer la non prise en compte des démarches accomplies alors en vue de régulariser sa situation.
Une pétition circule
«C’est une aberration administrative», accuse de son côté Ursula Gaillard, de la Coordination asile du Chablais, acquise à la cause de la famille Nebija, à l’instar notamment de deux députés aiglons, le popiste Bernard Borel et la socialiste Elisabeth Stucki. Une pétition en faveur de la famille circule depuis plusieurs jours.
E. B.

N'ignorons pas nos frères en humanité

Sous le titre "Christoph Blocher à Mont-sur-Rolle: fêter, mais ne pas oublier les fins de liste", Paul Dubuis, pasteur à la retraite, nous livre ses réflexions dans 24 Heures

Lors de l’entrée de Chris­toph Blocher au gouver­nement fédéral, son col­lègue Joseph Deiss fit la décla­ration suivante: «J’observe, je m’interroge. Les controverses vont croissant, le langage se fait dur, les provocations de­viennent délibérées, la jalousie et le mépris sont érigés au mépris de la solidarité. C’est le règne du je, du moi…» Difficile est l’approche lu­cide, l’écoute non partisane des hommes et des femmes qui s’emploient à formater nos opi­nions aux normes des idées qu’ils cautionnent. Difficile, à l’écoute de son discours du 1er Août à Mont-sur-Rolle, de ne pas se laisser convaincre sur plusieurs points par le fils de pasteur qu’est Christoph Blo­cher, en considération de l’idéalisme parfois… angélique des Eglises. Tout aussi difficile de ne pas communier aux sen­timents de la jeune pasteure Sarah Golay, qui évoque un ballon de foot dont on ne sau­rait jouer sans… les autres! Fraternelle aux étrangers dé­munis, aura-t-elle été convain­cante face aux politiciens rom­pus aux logiques réalistes et aux arguments rationnels? (Encore qu’on n’ait pas beau­coup entendu certains termes clés, souvent utilisés en tels rassemblements patriotiques: prospérité… souveraineté… in­térêts… défendre… tentation…) Ce soir, Christoph Blocher a pu déranger, plus par ce qu’il ne dit pas que par ce qu’il affirme. Apparemment, il tient peu compte des critiques qui lui sont faites, c’est sa force, ce sont ses faiblesses. Ainsi pour­quoi parle-t-il exclusivement de… nous, justifiant ainsi l’in­quiétude de Joseph Deiss cité ci-dessus? Est-il lui-même à ce point inquiet de notre avenir et de la survie de notre identité d’Helvètes qu’il n’ait pas eu, à un seul moment, la pensée d’exprimer un peu d’authenti­que compassion pour le pré­sent, immédiat, des multitudes que la misère pousse à frapper trop souvent à nos portes?
Or le petit pays de nos aïeux est désigné au 2e rang - der­rière le Danemark et avant 176 autres nations - en rapport avec la perception qu’ont ses habitants d’être heureux (source: Matin Bleu, jeudi 3 août/Université de Leices­ter). Heureux qu’on est, et on ne le savait pas! On ne va pas se plaindre et maugréer la bou­che pleine. Mais que cette sa­tisfaction ne nous légitime ja­mais à ignorer les fins de liste, nos frères en humanité. Nous en sommes responsables, pour une part du moins, avec leurs femmes, enfants et vieillards qui n’auront jamais la force de venir, du Zimbabwe ignoré ou du si lointain Burundi, s’agrip­per à nos frontières… C’est pourquoi le Conseil fé­déral doit, par une information à portée de tous, pourvoir à d’honnêtes et sérieux débats d’idées, afin de nous aider à ensemble découvrir et tracer la voie suisse dans la complexité des problèmes à affronter. Concernant l’asile, une bonne partie d’entre nous «co-hési­tons » entre intégration et ex­clusion… Faute de pouvoir par­venir à un point de vue, et simple et pas simpliste, nous restons voués à l’indétermina­tion inconfor­table.
Dans ce con­texte, elle est bienvenue la conclusion du discours de Mo­ritz Leuenberger. Elle trouve ici sa juste place complémen­taire à l’allocution de Mont­sur- Rolle. «Participons donc tous en­semble aux destinées du pays, investissons-nous directement en faveur de tous ceux et de toutes celles qui, de par le monde, souffrant de la faim, plongés dans le dénuement ou victimes des guerres, n’ont pas la chance que nous avons! C’est ainsi que nous pourrons être satisfaits et qui sait, peut-­être même heureux! Car notre bonheur n’est du­rable que s’il est partagé.»


PAUL DUBUIS
Pasteur à la retraite

Engagement de Ruth Dreifuss

Hier, Ruth Dreifuss, accompagnée de Claude Ruey, se trouvait sur la Piazza Grande de Locarno, pour y distribuer des tracts contre les lois sur l'asile et les étrangers.

Ruth Dreifuss en tête de file
d´une manifestation contre la loi sur l´asile le 17 juin 2006
( Keystone)


Pour revenir sur l'engagement de Ruth Dreyfuss dans cette campagne et de celui de 700 artistes suisses: lire "La deuxième vie politique de Ruth Dreifuss" dans le Temps.