samedi 2 décembre 2006

La violence sourde d'une expulsion ordinaire


24heures consacre sa page 3 à cette terrible histoire.
Ils auront lutté quatre ans. En vain. Le combat des Nebija s’achève sur le quai de la gare d’Aigle, dans un petit matin sombre et froid. Ils ont failli rater le train de 6 h 42, le con­cierge qui devait les emmener ne s’est pas réveillé. La nuit, passée à veiller en famille, a été courte. Les parents, les frères et les cou­sins sont venus d’Estavayer, mais ils ne seront pas du voyage à l’aéroport. «Ce serait trop dur», soupire Fatmir. Il en a pourtant vu d’autres.
Le jeune père de famille, en noir de pied en cap, porte une petite valise à la main. Elégam­ment maquillée, sa femme Alma tire derrière elle son bagage à roulettes. Ce qui leur reste d’af­faires voyagera séparément, en­gloutissant au passage les quatre cinquièmes de l’aide qu’on leur a accordée. Entourés par Elisabeth Stucki, députée socialiste au Grand Conseil vaudois, et André Bader, membre de la Coordina­tion asile Chablais et du mouve­ment catholique Pax Christi, les Nebija sont prêts. Comme pour un départ en vacances. Mais un départ triste.
Le train démarre. On cherche une place parmi les voyageurs plongés dans leur sudoku mati­nal, on s’installe à la hâte. Les mots sont rares. Il n’y a pas de place pour eux, tant les regards sont éloquents. Droit sur son siège, Fatmir décoche les der­niers sourires qui lui restent. Quatre ans à voir sa vie s’effriter entre ses doigts n’ont pas suffi à le briser. Pas complètement. «C’est une montagne d’homme…», dira plus tard An­dré Bader, animé d’un profond respect pour le jeune Kosovar de 31 ans
La mère, ultime refuge
Lausanne passe, les passagers vont et viennent. Le jour ne pointe toujours pas. Valentina, l’aînée vêtue de mohair rose, cra­que la première. «Elle est tou­jours malade en train», sourit Alma en caressant ses cheveux bruns. Les larmes de l’enfant laissent des taches sombres sur son pantalon à carreau. Elda se blottit à son tour contre sa mère, ultime refuge.
Les parents sourient toujours, comme par défi. «On a dit aux filles qu’on partait en vacances, raconte Fatmir. Puis, on leur dira qu’on va rester là-bas plus long­temps que prévu… Pour la sépa­ration, je leur ai expliqué que je devais passer chercher la voiture au Kosovo.» Pourtant, les re­gards à la fois sombres et vifs des fillettes ne laissent que peu de place au doute. Malgré tous les efforts et stratagèmes de leurs parents, elles savent bien que quelque chose cloche dans cette version officielle. La presse, l’ap­partement vidé, les larmes de la maîtresse d’école, les destina­tions différentes… Trop d’indices ont troublé les deux enfants
«Au plaisir de vous revoir»
Tordu par le stress, l’estomac d’Alma manque de céder avant l’arrivée à Genève. «Je ne sup­porte pas les transports…», s’ex­cuse- t-elle dans un sourire gêné. Une voix synthétique prie tous les passagers de descendre. Aucun policier n’attend les Ne­bija au pied du train. Tout se déroule dans une troublante douceur.
Il fait jour désormais, l’aéro­port est calme. Les hommes d’af­faires pressés croisent les fa­milles qui se chamaillent. Per­sonne ne prête attention à qua­tre voyageurs à l’air un peu perdu. Le vol Malev 561 à desti­nation de Budapest est annoncé à 9 h 55, comme prévu sur le plan de vol que Fatmir tient dans sa main. Ce morceau de papier qui lui a volé son som­meil. Au guichet de Swiss RE­PAT, l’organisme chargé d’orga­niser le renvoi des expulsés, l’at­tente se prolonge. Le visage de Fatmir se ferme, première fis­sure dans son impressionnante cuirasse. Ses seize années pas­sées en Suisse s’achevent dans moins d’une heure. Assise avec ses filles, Alma a retrouvé un semblant de sourire, en regar­dant Valentina. «Elle est née à Payerne. Elle avait le permis C, comme Fatmir…». Infatigable, Edna joue avec une valise plus haute qu’elle.
L’agente de Swiss REPAT ar­rive enfin, souriante, habillée comme une hôtesse de l’air. Mais elle ne veut pas apparaître sur des photos. Elle accompagne la famille au guichet libre, pour un check-in éclair. Face au plan de vol, et à ces deux destinations, le malaise des employées est palpa­ble. Malgré son calme, le regard bleu de Fatmir semble peser lourd sur leurs jeunes épaules.
Devant le passage de la douane, André Bader étreint lon­guement Fatmir. Le roc kosovar s’embrume, mais conserve son digne sourire jusqu’au bout. Les Nebija disparaissent bientôt sur l’escalier roulant qui les em­mène. Au-dessus de leur tête, un grand panneau de l’aéroport pé­rore: «Au plaisir de vous revoir»

Du permis C à l’expulsion, chronique de quatre années de luttes vaines


£ 1990 Fuyant la guerre qui ravage son pays, Fatmir Nebija, âgé de 15 ans, arrive à Estavayer. Après un détour par l’Allemagne, il épouse une Suissesse en 1993. Le couple divorcera en 1999.
£ 1998 Jusqu’alors titulaire d’un permis B, Fatmir reçoit un permis C.
£ 2000 Il épouse Alma au Kosovo et obtient le regroupement familial en Suisse.
£ JANVIER 2002 Fatmir part au chevet de sa belle-mère en Albanie, sans avoir son permis C en poche – le document étant en cours de renouvellement. Début d’un incroyable imbroglio administratif. Les autorités fribourgeoises affirment qu’il est reparti définitivement dans son pays, alors qu’il a signalé son absence, et laissé travail, appartement et voiture en Suisse.
£ 2004 Après s’être débattu en vain depuis l’Albanie, puis le Kosovo, pour prouver sa bonne foi, Fatmir rentre en clandestin dans son pays d’adoption, avec sa famille. Débouté par le Tribunal fédéral, il finit par déposer une demande d’asile. Et passe du centre de Vallorbe à Aigle. Il reprend un travail de monteur de stores, puis de routier, avant que les autorités ne le lui interdisent, le laissant sans ressources.
£ 2006 Décision de renvoi, après deux ans à voir fondre ses économies.
£ 22 SEPTEMBRE Deux députés aiglons alertent par courrier la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey au sujet de la «situation kafkaïenne» des Nebija.
£ 26 SEPTEMBRE Une pétition en leur faveur, forte de 505 signatures, dont celle de plus de 50 parlementaires, est remise au président du Grand Conseil vaudois.
£ 11 OCTOBRE La famille Nebija reçoit son «plan de vol» pour le 24 octobre, à destination du Kosovo. Avec 500 fr.
en poche.
£ 18 OCTOBRE Une réunion de la dernière chance prolonge le sursis des Nebija, et leur ouvre la perspective de toucher leur capital AVS. Le montant de l’aide au retour passe à 7000 fr.
£ 6 NOVEMBRE Réponse évasive de Micheline Calmy-Rey.
£ 24 NOVEMBRE Le plan de vol définitif tombe. Les Nebija sont expulsés le 1er décembre. Fatmir vers le Kosovo, Alma, Valentina et Edna vers l’Albanie. Avec 10 000 fr. d’aide pour les quatre membres de la famille. Mais pas d’AVS.
£ 1er DÉCEMBRE A 9 h 55, les Nebija quittent le territoire suisse

Genève, aide d'urgence pour les ENEM, la coalition asile satisfaite

Lire l'article du Courrier
L'aide d'urgence fournie aux requérants d'asile frappés de non entrée en matière (NEM) pourra également être attribuée en espèces.

«Ce ne sont pas des Nem (requérants à l'asile frappés de non-entrée en matière, ndlr) mais nos frères en humanité», dixit Anne Emery-Torracinta, députée socialiste. Le Grand Conseil genevois a voté jeudi tard dans la soirée une modification de la loi sur l'assistance publique qui donne une base légale à l'aide que le canton met à disposition de ces personnes sans véritable statut. A la base de cette loi, un arrêt du Tribunal administratif qui avait jugé la pratique du canton –basée uniquement sur un règlement– contraire au droit car devant impérativement se référer à une loi.

L’intégration vue par les camarades étrangers

Lire la dépêche de l'ATS sur le congrès de Muttenz
Lire l'article de Caroline Zurcher dans 24heures
Le PS débat aujourd’hui de la question de l’intégration. Un thème difficile, qui a entraîné des critiques dans la formation. Trois camarades étrangers présentent leur opinion.
Le Parti socialiste débat aujourd'hui à Muttenz (BL) de son papier de position sur l'intégration. Un document dont la fermeté a suscité des critiques, plus particulièrement romandes. Quelque 110 amendements ont été présentés, et même une proposition de renvoi. A Zurich, les secondos ont notamment fait des remarques. Au final, le comité directeur propose un compromis sur l'objet le plus controversé, le contrat d'intégration, qui prévoit notamment la fréquentation de cours de langues. Dans sa nouvelle version, cette convention sera passée entre l'Etat et l'étranger, l'employeur n'étant plus concerné. Comment les militants socialistes d'origine étrangère vivent-ils ces discussions? Nous avons recueilli trois réactions.

«Dans son document, le Parti socialiste donne des obligations aux étrangers, mais l'intégration consiste aussi à leur donner des droits», souligne Alberto Velasco, député au Grand Conseil genevois d'origine espagnole. De son expérience, il tire une leçon: «Un étranger doit être quatre fois meilleur qu'un Suisse. Même au sein du Parti socialiste, lors d'une élection interne, vous la pilez.»

Malgré son nom, Anna Zürcher est italienne. Arrivée en Suisse il y a vingt ans, elle est aujourd'hui conseillère communale lausannoise et travaille à la Fondation vaudoise pour l'accueil des requérants d'asile (FAREAS). «Ce qui m'a sauté aux yeux, dans le document du PS, c'est qu'il peut donner l'impression de stigmatiser certaines catégories d'étrangers, commente cette assistante sociale. Et c'est dommage: tout le monde doit avoir les mêmes possibilités.» Anna Zürcher, elle, s'est bien intégrée. «Mais certaines cultures sont plus éloignées et cela prend davantage de temps, précise-t-elle. Et ce n'est pas parce que les immigrés ne font pas d'efforts.» Se sent-elle trahie par le PS? «Je n'irais pas jusque-là, ce d'autant plus que les socialistes vaudois partagent mes positions. Et je suis assez lucide: il y a aussi une réalité politique.»

De Kinshasa à Boudry (NE). En 1981, la demande d'asile de Raoul Lembwadio a été refusée, mais ce Congolais a par la suite obtenu un permis humanitaire. Collaborateur du délégué cantonal aux étrangers et conseiller communal (Exécutif) à Boudry, il soutient la discussion menée actuellement au sein du PS. Mais comme beaucoup d'autres, il n'est pas convaincu par le contrat d'intégration. «Dans un accord, il y a deux parties. Et entre un migrant et un indigène, les forces ne sont pas les mêmes», s'inquiète-t-il. «La deuxième chose, poursuit Raoul Lembwadio, c'est que seuls certains migrants seront soumis à cette convention. Les personnes hautement qualifiées y échapperont. C'est une inégalité de traitement.» Selon lui, l'intégration devrait plutôt passer par la motivation et l'information. Avant de conclure: «Il ne faut pas non plus confondre loi et pratique quotidienne. Manger de la raclette, c'est dans les mœurs. Ce n'est pas un règlement.»
«En fait, tout ce débat est davantage social que culturel»

La conseillère nationale Maria Roth-Bernasconi (PS, GE) est de celles et ceux qui ont critiqué le document sur l’intégration. Son explication.

C. Z.

- Ma critique porte en particulier sur le «contrat d'intégration», que les étrangers qui arrivent en Suisse doivent passer avec les autorités (n.d.l.r.: ce document réglemente la fréquentation de cours de langue et la participation à des rencontres d'information) . Sa mise en œuvre risque de poser problème: est-ce que l'on va forcer les gens? Y aura-t-il des punitions? Je pense qu'il faudrait plutôt inciter, encourager les gens à s'intégrer. A mon avis, cela pourrait se faire par le biais d'une bonne politique familiale, qui permettrait par exemple aux petits étrangers d'aller à la crèche. Ce qui intégrerait aussi les couches sociales les moins aisées. Parce qu'en fait, tout ce débat est davantage social que culturel.

- Sur la question du voile, vous êtes nettement plus ferme avec les étrangers.

- Le voile n'est pas uniquement un signe religieux, mais aussi le symbole de la soumission de la femme. Et c'est pour cela que les enseignantes ou les employées du service public ne devraient pas le porter.

- Vous vous montrez ouverte sur certains points, ferme sur d'autres. Votre féminisme ne vous pousse-t-il pas à la contradiction?

- On parle de choses différentes! Quand j'étais infirmière, je devais aussi porter une blouse blanche. Et les banquiers ont une cravate. Exiger d'une femme qui exerce une certaine fonction qu'elle n'ait pas de voile me paraît censé. Par contre, lui imposer d'apprendre une langue ne rime à rien si elle ne le veut pas. Il faut se demander quelle sera l'efficacité de ces mesures. Enlever son voile n'est pas une démarche intellectuelle, apprendre une langue si.

Le riche district de Nyon est prêt à accueillir les requérants qui le fuient

Lire l'article de 24heures
Peu de requérants séjournent dans la région où les loyers sont trop chers pour la Fareas. Mais la situation pourrait changer. Les élus locaux sont ainsi prêts à ressortir un projet de pavillon modulable.
L'ouest du canton s'arrêterait-t-il à Crissier pour la Fareas? A La Côte, aucun centre d'accueil pour requérants d'asile n'existe, alors qu'ils sont rares à y être hébergés dans un appartement. Le district de Nyon est ainsi celui qui compte le moins de migrants sous la responsabilité de la Fareas. En effet, seulement 1% d'entre eux séjourne dans une région qui abrite pourtant 10% de la population cantonale. «Il y a trop peu d'appartements et les loyers sont trop chers, explique Emmanuelle Marendaz-Colle, attachée de presse de la Fareas. Le problème ne vient donc pas des élus, qui ont toujours collaboré.»

Dans les semaines à venir, la situation pourrait par ailleurs changer. Un rééquilibrage de la répartition des requérants d'asile n'est pas exclu. Suite au vote de Bex, «différentes options sont actuellement analysées», souligne Frédéric Rouyard, attaché de presse de Jean-Claude Mermoud, conseiller d'Etat en charge du dossier. L'entrée en vigueur de la LARA (Loi sur l'aide aux requérants d'asile) oblige d'ailleurs les communes de plus de 2000 habitants à collaborer avec la Fareas pour trouver des hébergements.

Ce qui n'inquiète pas les élus locaux nyonnais qui n'ont jamais fermé leurs portes à la Fareas. Au début de la décennie, alors qu'une vague de requérants déferlait sur la Suisse, plusieurs communes n'avaient pas hésité à mettre à disposition en urgence leurs abris de Protection civile. Mais la solution en sous-sol ne pouvait être humainement que provisoire.

Conscient que l'effort en termes d'accueil était moindre qu'ailleurs dans le canton, un groupe de travail formé de municipaux avait proposé plus récemment un projet pilote visant à la création d'un centre de deuxième accueil. «Nous n'avions pas d'appartements, ni d'immeubles disponibles pour la Fareas, nous avons donc préparé une solution alternative clé en main», se rappelle Hans-Rudolf Kappeler, syndic de Prangins qui s'était particulièrement investi dans cette cause au printemps 2005. L'idée, reprise d'une expérience suisse-alémanique, consistait à mandater une société privée qui aurait géré la construction et l'administration de l'accueil des requérants. Ceux-ci auraient été logés dans des pavillons modulaires, achetés sous la forme d'un contrat de leasing. Une solution avantageuse financièrement pour les communes, puisqu'une installation pour 48 résidents se chiffre à quelque 750 000 francs.

A l'époque, le projet avait reçu des échos favorables, mais n'avait pas été concrétisé. Ce n'était pas le bon moment. «Depuis 2004, le nombre de requérants est en nette diminution, indique Emmanuelle Marendaz-Colle. La tendance n'est donc pas à l'ouverture de nouveaux centres, mais plutôt à la fermeture de structures.» Une tendance toujours d'actualité, les chiffres de cette année le confirment (lire encadré).

Le second problème de l'initiative du groupe de travail résidait dans lefait qu'il aurait cassé le monopole de la Fareas en mandatant une société privée pour la gestion du bâtiment.

Dans la période d'incertitude actuelle, le projet de pavillons modulables pourrait tout de même refaire surface. «Tout est envisageable», lâche Frédéric Rouyard. Hans-Rudolf Kappeler est d'ailleurs prêt à le dégainer à nouveau. «Il sommeille dans un tiroir. Il me suffirait de le ressortir…»
Requérants d’asile en chiffres

5800 requérants séjournent dans le canton (–560, soit –9,7% depuis le 1er janvier 2006).

5000 vivent dans des appartements, 800 dans des centres.

51% séjournent dans le Grand Lausanne.