mardi 15 avril 2008

Pour être intégré, un étranger doit-il aimer la raclette?

Etranger, une histoire d’amour… par Claude Monnier dans 24heures
L’

idée qu’a eue SSR SRG idée suisse d’organiser une semaine de l’inté­gration était excellente – puis­que notre pays compte 21,9% d’étrangers. A ce bémol près, peut-être, que la notion même d’intégration est floue en dia­ble.
Pour être «intégré», suffit-il en effet à un étranger de parler notre langue? Doit-il apprécier la raclette? Se nourrir de rösti? Se fondre dans la population autochtone au point d’y devenir invisible? Ne doit-il pas plutôt se sentir lui-même à l’aise dans le pays où les zigzags de sa vie personnelle l’ont conduit pour travailler dans une multinatio­nale ou une organisation du système de l’ONU, cultiver les champs, étudier à l’Uni, deman­der l’asile politique, voire trou­ver de petits boulots clandes­tins de survie?
Pour ma part, je crois qu’il y a intégration lorsque la totalité de ces critères sont raisonnable­ment satisfaits. Oui, l’étranger pourra être dit intégré s’il parle à peu près notre langue, ne fait point trop tache, et surtout, surtout, s’il se sent à l’aise parmi nous… Vous me direz que ce n’est pas très limpide comme définition, et vous aurez raison. Cela tient au simple fait qu’aucune vie humaine ne peut être mise en schéma intellec­tuel et administratif carré. Le flou permet mieux de la définir.
A telle enseigne que pour sentir ces choses, il peut être utile d’avoir été soi-même étranger quelque part, durable­ment – plus de 600 000 Helvè­tes font d’ailleurs l’expérience, qui sont établis aujourd’hui hors de Suisse. En vivant à l’étranger – je parle d’expérien­ces personnelles dans deux pays aussi différents que le Ja­pon et le Mexique – on décou­vre en effet une réalité impara­ble: à l’étranger, quoi qu’on fasse, on reste toujours étran­ger!
Ce qui peut devenir très dé­sagréable si l’on échoue à mobi­liser les ressources d’entregent et d’humour qui permettent de désamorcer les discriminations (ne me suis-je pas fait traiter à l’occasion de «sale Européen colonialiste»?) et d’éviter, de
manière plus générale, que les relations ne tournent au vinai­gre. Au vrai, n’importe quel nouveau venu dans une grande école pratiquant le bizutage ou une entreprise riche d’une forte culture maison («il sort d’où, celui-là?»), connaît le même genre de problèmes.
Mais être étranger présente aussi de réels avantages. Plongé dans un milieu qui lui est au début inconnu, l’étranger a une vie pleine d’imprévus, pas tous agréables certes, mais qui l’em­pêchent de jamais s’embêter. Et puis l’apprentissage de la lan­gue, s’il y consent, se révèle vite plus excitant que de remplir des grilles de Sudoku ou de mots croisés – et quel senti­ment de miracle le jour où, demandant son chemin à un passant, il comprend la ré­ponse… un bonheur qu’il faut souhaiter à chacun! Etre étran­ger, c’est enfin être en perma­nence quelqu’un qui intrigue et intéresse les gens du lieu
(«Where are you from?») , quel­qu’un qui existe donc intensé­ment 24 heures sur 24 – cer­tains se damneraient pour cela! Bref, l’intégration est un truc subtil, multifacettes, ambigu, adorable et douloureux, nuancé, inclassifiable… Tous adjectifs que l’on peut aussi appliquer, et ce n’est pas un hasard, aux histoires d’amour, celles qui tournent bien comme celles qui tournent mal.
«Pour être intégré, un étranger doit-il parler notre langue? Aimer la raclette?
Ne point faire tache parmi nous?»

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