samedi 26 août 2006

Abus en matière ... de slogan



Dans la rubrique "Réflexions" du 24 Heures, la parole est donnée à M. Philippe Baud, qui analyse un slogan souvent entendu au cours de cette campagne et qui "l'agace tout particulièrement, tant il est perfide": Aider les vrais réfugiés!

L’INVITÉ
Philippe Baud, prêtre

Analyses tendancieu­ses, statistiques biai­sées, phrases perver­ses ne manquent pas dans un débat aussi tendu que celui qui concerne les lois sur l’asile et les étrangers. Parmi les slo­gans racoleurs, il en est un, trempé de bonne conscience, qui m’agace tout particulière­ment, tant il est perfide: Aider les vrais réfugiés! S’ilyena de vrais, c’est donc qu’il y en a de faux, et à moi qui ne suis pas du nombre – et n’en serai jamais – revient le droit d’en juger. Le tournant est pris en douceur, mais la vitesse une fois acquise, on peut se de­mander ce qu’il adviendrait d’un Etat où l’on s’entraîne­rait à distinguer les vrais ci­toyens des faux, les vrais Vau­dois des autres, les vrais chré­tiens, les vrais journalistes, les vrais travailleurs, les vrais ar­tistes, les vrais mâles, bref, les vrais tout-ce-que-vous-vou­drez, puisque vous vous tenez en dehors – cela va de soi – pour en décider. Tous les murs de séparation ne sont pas de béton, les plus décidés étant ceux de l’esprit. Confir­mation nous en est donnée par ces belles âmes emportées d’indignation victorienne « contre ceux qui abusent de notre tradition humanitaire ». Parlons-en!
Les religions ne sont donc pas seules à connaître des dérives apocalyptiques et sec­taires. Ceux qui pensent avoir de bonnes solutions pour le «développement durable» de l’humanitaire y succombent aussi bien, quand ils se lais­sent entraîner à définir un axe – du bien et du mal, fatale­ment – permettant de séparer l’humanité en deux groupes distincts: d’un côté les vrais, les purs, incarnant l’homme de demain, de l’autre les mas­ses corrompues et mensongè­res du vieil Adam.
Or la tradition chrétienne (puisque c’est elle, par la bande des sentiments et sans la nommer, que l’on convoque au débat) s’est toujours refu­sée à ce distinguo rédhibi­toire. Les paraboles du royaume de Dieu enseignent clairement que la séparation des brebis et des boucs ne saurait être prononcée tant que l’histoire déroule son cours, renvoyant donc chacun à rechercher en soi-même la part du vrai et du faux, du bon et du mauvais. Et comme il s’avère fort difficile de faire le tri en son propre jardin plus que dans le pré du voisin, avertissement est donné que l’on pourrait arracher le bon grain en prétendant ôter l’ivraie. Dans la Bible, le dis­cernement est considéré comme un don du Saint-Es­prit!
On admet, dans une dyna­mique du provisoire, que les meilleures volontés politiques ne peuvent avancer qu’au pas de choix toujours discutables et par conséquent discutés. Toute règle, même la plus gé­néreuse, connaît ses trans­gressions. Les gens de pouvoir sont exposés les premiers aux tentations: manipulation, corruption, dé­lits d’initiés. D’où l’honnê­teté et la rigu­eur requises. Reste que la tradition chré­tienne ne peut faire sienne une vision manichéenne de l’histoire, où la problémati­que se résumerait dans un conflit entre les forces du bien et du mal, dont elle serait mandatée à définir les frontiè­res. Il semble admis par tous que les Croisades n’aient pas été l’expression la plus trans­parente du message chrétien. Celui-ci souligne, au con­traire, que nous sommes les descendants d’«un araméen errant», tous «étrangers et voyageurs sur la terre». Dans la foulée, oserais-je dis­tinguer les vrais préjugés des faux?

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