mardi 11 juillet 2006

"Ma couleur est un atout pédagogique"

Lire l'article de Joëlle Fabre dans 24 Heures
PORTRAIT Prof de latin et de grec au bénéfice de titres reconnus, le Sénégalais Samba Sarr, 39 ans, est un des rares enseignants noirs de l’école vaudoise.ARenens plus qu’ailleurs, la diver­sité culturelle donne des couleurs au paysage sco­laire. Depuis plusieurs années, le nombre d’élèves étrangers surpasse celui des indigènes. Mais de l’autre côté des pupi­tres, la réalité est moins bigar­rée. Le blanc domine parmi les profs. A de rarissimes excep­tions près. Premiers pas Au collège du Léman, depuis deux mois, Nidia, Juliet, Va­lon, Slava et quelques autres camarades migrants fraîche­ment arrivés du Kosovo, du Portugal ou de Russie, font leurs premiers pas dans la lan­gue de Ramuz sous la houlette d’un prof sénégalais. Samba Sarr, 39 ans, vit en Suisse de­puis 2004: «C’est surprenant, non? Je suis le maître ici et aux yeux de mes élèves étran­gers, j’incarne le pays d’ac­cueil, ses coutumes, ses va­leurs, ses institutions, alors que je suis plus ou moins dans la même situation qu’eux: jusqu’à 37 ans, je n’étais ja­mais sorti du Sénégal.» Erreur de casting? «Au con­traire! proteste Alberto Ange­retti, le directeur de l’établis­sement. Je suis fier d’avoir engagé un des seuls ensei­gnants de couleur du canton. C’est un avantage, dans ce contexte où on est habitués à côtoyer des élèves d’origines très différentes, de voir cette multiculturalité représentée parmi le corps enseignant.» «Ma couleur est un atout, renchérit Samba Sarr. Elle suscite une sympathie natu­relle et favorise l’écoute. Quand vous êtes à ce point différent, les élèves vous por­tent plus d’attention.» Sa haute stature (1,97 m), son al­lure décontractée, son carac­tère ouvert y sont aussi pour quelque chose. A la fin des cours, même les élèves des autres classes se pressent autour de lui. «Ils cherchent le contact, ils sentent que je suis prêt à leur accorder du temps et de l’attention. Au Sénégal, les élèves qui habi­taient loin de l’école venaient manger chez moi.» Redoutable salle des maîtres N’est-ce pas tuant, à la lon­gue, d’être l’attraction? «Je préfère ça à l’indifférence. La salle des maîtres, c’est là que je vis le moins bien ma singu­larité. Je me sens seul parfois. Je m’y ennuie. Ce sont des moments terribles pour moi et pourtant, j’ai des amis, il y a toujours des sujets à abor­der avec les collègues…» Il faut dire que dans les lycées de Dakar où il a enseigné le français, le grec et le latin pendant huit ans — après avoir obtenu sa licence en lettres classiques assortie d’une maîtrise et d’un DEA (diplôme d’études approfon­dies) —, l’ambiance des salles des maîtres était plus festive: «Il n’y a pas de barrières. Ici, tu dois toujours faire atten­tion, avoir de la rigueur dans tes paroles.» Ni pédant, ni collet monté, Samba Sarr n’en reste pas moins un éminent latiniste doublé d’un helléniste pas­sionné. Après deux remplace­ments «inoubliables» en classe d’accueil, ce pédagogue se réjouit de retrouver «ses branches» à la rentrée pro­chaine: «J’aurai le privilège de former les premiers hellé­nistes de l’établissement sco­laire de Genolier.» Samba Barr a su utiliser sa différence pour susciter la sympathie et l’attention des élèves.

Un météore de l’intégration
Samba Sarr est né en 1967, à Thies (70 km de Dakar), dans une famille cultivée où le père, «humaniste», inscrivait d’office ses enfants au collège classi­que. De là à imaginer qu’un jour, il enseignerait le grec et le latin aux petits Suisses… C’est sa femme, une enseignante vaudoise rencontrée lors d’une mission de l’organisation En­seignants sans frontières, qui l’a attiré dans nos contrées en juillet 2004. «J’avais peur d’abandonner mon poste de fonctionnaire à Dakar, je n’avais jamais quitté mon pays.» Coaché par son épouse, Samba Sarr le déraciné par­court au triple galop le rude chemin l’intégration. Entre autres brimades, il s’habitue à être regardé comme un ven­deur de drogue: «Ça ne me choque plus. Même dans les salles des maîtres, on m’a traité de dealer.» Trois mois après son arrivée, il obtient la reconnaissance de ses titres: «Cela m’a valu les foudres de collègues qui ont dû attendre cinq ans et faire des compléments de formation pour obtenir une équivalence de diplôme.» En février 2005, il décroche son premier remplacement à Chavannes-près-Renens. A Béthusy, puis à Renens, il découvrira une autre face de la Suisse dans les classes d’accueil pour étrangers: «Si j’étais resté cantonné dans mes branches classiques, je n’aurais eu accès qu’à l’élite. Dans ces classes d’accueil, on perd un peu son latin, mais quelle richesse! Les élèves sont plus respectueux et le rapport avec les parents est un peu le même qu’en Afrique: ils font confiance au maître et lui laissent le soin de diriger leurs enfants.» JO. F.
JOËLLE FABRE
FLORIAN CELLA
DÉCONTRACTÉ

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