mardi 26 juillet 2011

L’UDC pour le retour des contingents migratoires

La libre circulation est visée par l’initiative «Contre l’immigration de masse». Au grand dam de l’économie.

udc stop migration masseEn 2007, l’Union démocratique du centre (UDC) avait misé avec succès sur ses moutons noirs pour remporter les élections. Cette fois elle espère que ce seront les bottes noires de l’envahisseur étranger, foulant la bannière suisse, qui serviront de dopant électoral. Le plus grand parti du pays a lancé hier la récolte de signatures pour son initiative «Contre l’immigration de masse». Il a 18 mois pour récolter 100 000 signatures. L’accord sur la libre circulation des personnes avec l’Union européenne (UE) devrait être renégocié en cas de oui.

«La Suisse gère de manière autonome l’immigration des étrangers.» Telle est la disposition centrale du texte. Selon l’UDC la maison brûle. Guy Parmelin (VD), conseiller national: «Les 330 000 résidants supplémentaires sur les quatre dernières années constituent une immigration débridée faisant pression sur les infrastructures, les besoins en sol, la consommation d’énergie ou encore les logements.»

Instruments essentiels: l’introduction de «plafonds et de contingents annuels». Seraient concernées non seulement les personnes relevant de la législation sur les étrangers, mais également du domaine de l’asile et les frontaliers. Selon quels critères? «Les intérêts économiques globaux de la Suisse et dans le respect du principe de la préférence nationale.»

Pour concrétiser ces exigences, les traités internationaux «contraires» devraient être «renégociés et adaptés» trois ans après l’approbation de l’initiative par le peuple et les cantons. Dont celui sur la libre circulation des personnes avec l’UE. «On a l’impression que dans ce pays on signe des accords pour l’éternité», a ironisé Guy Parmelin, pour qui une nouvelle négociation est une question de volonté politique.

«Cette initiative doit être clairement rejetée, contre-attaque Delphine Jaccard, responsable de projets chez EconomieSuisse. Elle menace la voie bilatérale et réduirait inutilement la flexibilité du marché du travail. Ces derniers mois il est question surtout, pour ne pas dire exclusivement, des effets négatifs de la libre circulation des personnes, tandis que ses avantages sont totalement occultés.» Et de citer les nouveaux immigrés comme d’importants contributeurs nets au 1er pilier, en plus de permettre de combler «sur le marché du travail suisse les lacunes qui l’empêchent de croître. Il manquera ainsi 32 000 spécialistes des technologies de l’information et de la communication à l’horizon 2017.»

Ne pas fermer les yeux

Pour Delphine Jaccard, pas question toutefois de fermer les yeux: «Nous ne sous-estimons nullement les conséquences sur le marché de l’immobilier ni les contraintes imposées aux infrastructures ou au corps social. En pratiquant une politique adéquate, ces effets peuvent être atténués de telle sorte que le bilan général demeure clairement positif. Beaucoup des problèmes actuels sont à mettre sur le compte de la politique migratoire déficiente des années 80 et 90. La réintroduction des contingents serait un très mauvais choix politique!»

Pour le Parti libéral-radical, l’UDC commet une «attaque frontale contre la prospérité et la stabilité de la Suisse», ajoutant que «la droite isolationniste renonce définitivement à une politique économique bourgeoise. Les Verts parlent d’une initiative qui ne fait qu’attiser la xénophobie», oubliant qu’il faut avant tout «limiter le gaspillage de ressources».

Romain Clivaz, Berne, pour 24 Heures

lundi 25 juillet 2011

Fiers d’être musulmans pour réconcilier les peuples

A Caux, de jeunes musulmans européens prennent confiance en leur identité pour ensuite promouvoir la paix.

jeunes musulmans caux

«Pourquoi les musulmans prient-ils cinq fois par jour? Dieu avait demandé à Mohammed d’en faire cinquante. Trop, au goût du peuple d’Israël. Moïse a donc enjoint Mohammed de négocier avec Dieu. Après avoir fait baisser deux fois ce chiffre, Mohammed n’a pas osé retourner vers Dieu une troisième fois. Vous voyez, à cette époque, les juifs et les musulmans vivaient en paix. Ce conflit n’a rien à voir avec le Coran: il est récent, à cause de la situation entre la Palestine et Israël.» Vendredi dernier, l’imam Ajmal Masroor a profité du jour de prière des musulmans pour délivrer son message, empreint de paix entre les peuples. Plus inhabituel: il ne prêchait pas dans une mosquée londonienne, mais dans la grande salle des Fêtes du Palace de Caux. En effet, l’édifice et la fondation qui en est propriétaire – Caux, Initiatives et changement – accueillent depuis mercredi dernier et jusqu’à dimanche 45 jeunes musulmans issus de 9 pays pour participer au programme «Devenir un artisan de paix». Dans la mosquée improvisée, des jeunes femmes non voilées ont rapidement enfilé de quoi couvrir leurs cheveux et leurs jeans.

Un média aussi important que la BBC a fait le déplacement sur les hauteurs de Montreux. C’est qu’Ajmal Masroor est connu en Angleterre: actif politiquement, il intervient également comme animateur dans plusieurs émissions de TV. «Et en mars, nous avons présenté ce programme devant six députés du parlement britannique et deux membres de la Chambre des lords. L’accueil a été enthousiaste», précise l’Anglais Peter Riddell, coorganisateur de l’événement.

En quoi consiste donc ce programme? Deux heures de formation le matin et des heures de discussion par groupes l’après-midi. Assez pour transformer ces jeunes, âgés de 16 à 30 ans, en «artisans de paix»? «Avant toute chose, il faut leur donner confiance en ce qu’ils sont, en leur héritage et leur identité à la fois musulmane et européenne, détaille Ajmal Masroor. Plutôt que de se sentir humiliés et de se taire, en repartant, ils sont plus désireux de s’engager dans différentes sortes d’activités pour créer une nouvelle société dans le respect des cultures de chacun. D’autre part, il est également très important de leur transmettre des connaissances historiques ainsi que le message de paix contenu dans le Coran.»

Cinq doigts différents mais une seule main

Toutes deux de formation universitaire, Sabina, 28 ans, de Londres, et Asma Soltani, Franco-Tunisienne de 24 ans habitant la banlieue parisienne, ont déjà participé aux cours à Caux en 2009. Cette année, elles interviennent comme médiatrices au sein des groupes de discussion. «Nous avons beaucoup appris ici, ne serait-ce que par l’échange d’expériences», explique Sabina. Les deux jeunes femmes ne se sentent absolument pas représentées par les musulmans «aux voix fortes et aux discours durs montrés dans les médias». Mais savoir qui l’on est, est-ce suffisant pour changer le monde? «C’est un outil, le premier pas. Nos cinq doigts sont différents, mais ils ont chacun leur utilité et forment une seule main! La notion de paix existe dans l’islam comme dans chaque religion. Nous devons nous concentrer sur nos valeurs communes, ainsi les différences seront amoindries.» «Ici, on ne nous donne pas de solutions pratiques, mais l’énergie et la motivation pour attaquer les problèmes, précise Asma. Nous pouvons délivrer un message de paix et informer. Par exemple en rappelant – via les réseaux sociaux notamment – que la France a fait une loi contre la burqa pour 200 personnes sur une population de plus de 62 millions d’habitants. Cela peut peut-être aider les gens à ne pas se sentir envahis.»

Stéphanie Arboit dans 24 Heures

ajmal masroor

L’extrémisme de droite, une menace négligée en Europe ?

Les services de sécurité de Norvège et d’ailleurs ont-ils été trop obnubilés par le terrorisme islamiste? Certains experts dénoncent.

martin killiasQui n’a pas immédiatement songé à la piste islamiste? Dès l’explosion vendredi d’une bombe à Oslo, ravageant les bureaux du premier ministre, les experts cités en direct par les médias scandinaves soupçonnaient un acte de revanche contre la participation des forces norvégiennes en Afghanistan et en Libye. Une théorie reprise partout autour du globe. Notre journal n’a pas fait exception. Quelques heures plus tard, pourtant, c’est la stupéfaction: le principal suspect est «un Norvégien de souche». Et même «un fondamentaliste chrétien» fasciné par les thèses de l’extrême droite.

Comment cet homme inconnu des services de police a-t-il pu fomenter l’attaque la plus meurtrière du continent européen depuis les attentats islamistes de Londres qui ont fait 52 morts en 2005? Pour certains, il est tout simplement un extrémiste sorti des radars des services de sécurité parce qu’ils étaient trop accaparés par la menace islamiste. Dans un rapport publié au début de l’année, le renseignement norvégien assurait que «l’extrême droite, comme l’extrême gauche, ne présente pas de menace sérieuse en 2011» et que c’est «avant tout» l’islamisme radical qui constitue «une menace directe».

Rejet de l’islam

Matthew Goodwin, enseignant à l’Université de Nottingham et expert des groupes d’extrême droite, confirme que la focalisation sur la menace islamiste a détourné l’attention. «Ces dix dernières années, nos services de sécurité se sont surtout portés sur Al-Qaida, laissant un vrai trou dans leur couverture de l’extrême droite.» En 2010, Interpol estimait qu’il n’y avait pas de mouvement terroriste d’extrême droite sur le continent. Tout en relevant la professionnalisation croissante dans la production de propagande antisémite et xénophobe, ainsi que la présence accrue de ces dérives sur les réseaux sociaux. A quoi vient s’ajouter la montée de l’islamophobie et du racisme anti-immigrés. Daniel Poohl, de la fondation suédoise Expo, observatoire de référence sur l’extrême droite en Scandinavie, n’est d’ailleurs pas surpris de voir émerger une nouvelle forme de terrorisme nourrie par un rejet de l’islam.

Cela dit, il faut bien reconnaître que jusqu’à présent la violence d’extrême droite avait rarement dépassé le stade de passages à tabac ou d’attaques à l’arme blanche. Pour le criminologue zurichois Martin Killias, les attaques en Norvège sont à mettre sur le compte d’un acte de folie. Samedi, sur les ondes de la radio alémanique DRS, le professeur de droit pénal a affirmé que l’orientation idéologique, quelle qu’elle soit, ne joue pas un rôle central chez les coupables.

Andrés Allemand avec les agences dans 24 Heures 

populisme commentaire

Initiative “contre l’immigration de masse”

L'objectif est de limiter le nombre d'étrangers en Suisse et de retrouver une autonomie dans la gestion de l'immigration.

TSR

samedi 23 juillet 2011

Duel autour du droit de vote et d’éligibilité des étrangers

A la rentrée, les Vaudois voteront sur l’initiative «Vivre et voter ici». Ce texte veut donner le droit de vote et d’éligibilité cantonal aux étrangers qui résident depuis longtemps dans le pays. Raphaël Mahaim, député Vert, est coprésident du comité. Il croise le fer avec le chef du Département de l’intérieur, Philippe Leuba. Le libéral est farouchement hostile à cette proposition.

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En cas de succès de l’initiative qu’est-ce qui distinguera un étranger d’un Suisse?

Raphaël Mahaim Mille choses. Ainsi, les étrangers n’auront par exemple pas le droit de vote et d’éligibilité au niveau fédéral. Et on aura toujours une multitude de cultures et de communautés linguistiques dans le canton.

Philippe Leuba S’il est un critère qui ne souffre aucune contradiction, c’est celui de la nationalité. Et un lien étroit doit exister pour l’étranger entre la naturalisation et la jouissance des droits politiques. La naturalisation, c’est l’expression qu’on fait partie désormais d’une communauté. De la naturalisation découle le droit de faire partie des organes souverains du canton de Vaud, de siéger au Conseil d’Etat, au Grand Conseil et même au Conseil des Etats, de nommer les magistrats et de faire et de défaire les législations.

Quel est le sens de cette initiative?

R.M . On aura résolu une injustice: 90 000 personnes environ qui font partie de la communauté vaudoise, qui paient des impôts, qui contribuent aux assurances sociales, n’ont pas voix au chapitre. Ils n’ont pas la possibilité de s’exprimer. Les personnes qui font partie d’une communauté locale doivent pouvoir se prononcer sur les objets concrets qui les concernent. Il ne s’agit nullement d’une révolution, mais d’un ferment de cohésion sociale

PH.L. Si le fait de vivre dans une communauté justifie le droit de vote et d’éligibilité, pourquoi ne pas le donner aussi à tous les clandestins? Par ailleurs, cette initiative propose une innovation qui n’existe dans aucun canton: le droit d’éligibilité. M. Mahaim dit que ce n’est pas une révolution, permettez-moi d’en douter. Cette initiative vide de sa substance la nationalité.

Un Obwaldien vivant depuis trois mois à Vevey a le droit de vote et un Italien établi depuis dix ans à Nyon ne l’a pas. N’est-ce pas injuste?

PH.L. Il est manifeste qu’un Obwaldien et un Vaudois partagent une communauté de destin à travers une histoire en partie commune. Un Suisse en Italie, même au bout de dix ans, n’obtiendrait pas le droit de vote. Il n’y aurait pas de réciprocité.

R.M. L’erreur du raisonnement de M. Leuba, c’est le lien entre nationalité et droit de vote cantonal. La nationalité n’a de sens que lorsqu’on parle de nation souveraine. Or le canton de Vaud n’est pas une nation souveraine. C’est un canton. Au niveau local, la couleur du passeport n’a pas un rôle décisif. La question est donc pertinente: un Suisse d’une autre minorité qui ne parle pas français peut être moins intégré qu’un Portugais. Ce lien entre nationalité et droit de vote ne se vérifie d’ailleurs pas pour les Vaudois à l’étranger, qui n’ont pas le droit de vote sur le plan cantonal. Cela démontre que le domicile joue un rôle dans la question des droits politiques.

PH.L. M. Mahaim se trompe sur le système politique. Les Etats cantonaux ont délégué des compétences à la Confédération et pas l’inverse. Les cantons sont souverains. Ils sont l’entité de base du pays bien plus que l’Etat fédéral.

L’initiative est antifédéraliste?

R.M. Au contraire, elle donne la possibilité de tenir compte des sensibilités cantonales différentes, en particulier sur la question des étrangers.

PH.L. Je ne dis pas que l’initiative est contre le fédéralisme, mais cela ne veut pas dire qu’elle est cohérente ou pertinente.

Ne valait-il pas mieux proposer le seul droit de vote comme Neuchâtel et le Jura?

PH.L. Une demi-incohérence ne vaut pas mieux qu’une incohérence complète.

R.M. On aurait fait des demi-citoyens; le comité d’initiative a fait le choix de la cohérence et a refusé d’entrer dans des considérations de tactique politique.

Vaud a déjà accepté ces droits au niveau communal. N’est-il pas logique de les étendre?

PH.L. Ces droits ont été octroyés dans le cadre d’une révision de la Constitution. Aucun canton n’a donné le droit de vote et d’éligibilité quand la question était directement posée aux citoyens.

R.M. Rares sont les personnes qui les contestent maintenant, et ceux qui ont voulu attaquer ce droit n’ont pas réussi à récolter les signatures.

On n’a guère l’impression que le droit de vote et d’éligibilité soit une revendication des communautés étrangères.

PH.L. Aux précédentes élections communales de 2005, 26,5% seulement des étrangers ayant le droit de vote ont voté, contre 43,7% des Suisses. Presque 75% de taux d’abstention chez les étrangers. Il n’y a pas une réelle demande. Trois sur quatre ne l’utilisent pas.

R.M. Les communautés étrangères sont peu organisées et ne peuvent relayer une demande de la base, mais je peux vous dire qu’il existe une réelle envie que j’ai rencontrée pendant la récolte des signatures, nous avons d’ailleurs obtenu très vite les 12 000 paraphes nécessaires, puis plus de 14 000 avec un petit comité. Les étrangers votent moins que les Suisses au niveau communal, mais un tel phénomène se produit chaque fois qu’il y a une extension des droits politiques. Il faut des décennies pour que le taux remonte. C’est ainsi que les femmes votent encore aujourd’hui moins que les hommes, mais les écarts se réduisent avec le temps.

A gauche, certains pensent que l’initiative fait le lit de l’UDC en période électorale.

R.M. On aurait voulu le faire six mois plus tôt, mais cela a pris plus de temps que prévu. Difficile de maîtriser le calendrier en politique. On sort d’une période agressive en matière de politique migratoire. Il me paraît bon de proposer un projet constructif en matière d’intégration. C’est une manière de dire que les étrangers sont une richesse pour l’économie, la culture, la diversité du pays. On montre l’apport des étrangers. On rompt avec une attitude défensive à l’égard de l’UDC. Discours positif, plutôt qu’une attitude défensive.

PH.L. A mon sens, l’agressivité de l’UDC à l’égard des étrangers n’explique qu’en partie les tensions sur l’immigration. L’aveuglement des autres partis qui n’ont longtemps pas voulu voir les problèmes est aussi responsable de l’ambiance actuelle. Preuve en est que les tensions sur l’immigration sont vives dans des pays européens qui ne connaissent pas l’UDC .

Justin Favrod et Mehdi-Stéphane Prin dans 24 Heures

Fernand Melgar: «Je n’ai pas confiance en Simonetta Sommaruga sur les questions d’asile»

Fernand Melgar présente son nouveau documentaire, «Vol spécial», le 6 août à Locarno. Sans Simonetta Sommaruga, qui a décliné l’invitation, et déçoit le réalisateur.

Après «La forteresse» sur l’accueil des requérants à Vallorbe (VD), le cinéaste Fernand Melgar s’est intéressé à leur départ forcé. «Vol spécial» a été tourné à Frambois, centre de détention administrative à Genève. Après les récents incidents à l’aéroport de Zurich, durant lesquels on a vu un Nigérian se faire matraquer par un policier, le sujet est particulièrement sensible.

fernand melgar politique  suisse asile
Les renvois posent de sérieuses difficultés à la Suisse. A quelques semaines des élections, vous ne craignez pas la récupération politique?
Les politiciens peuvent récupérer tout ce qu’ils veulent, je fais des films pour qu’on en parle. Et, à part ça, je me demande qui va oser défendre les requérants d’asile avant les élections…
Après «La forteresse» en 2008, pourquoi ce nouveau sujet sur l’asile en Suisse?
Lorsqu’on évoque les renvois, les gens imaginent des criminels. Ils les voient sous la forme de moutons, de rats, de corbeaux, car les campagnes de l’UDC ont imposé cette image. Dans la réalité, les centres de détention administrative sont remplis de gens dont le seul crime est de n’avoir pas de statut légal ou d’avoir osé demander l’asile. C’est tout. De là, un jour, sur la simple décision d’un fonctionnaire, on leur passe les menottes et on les amène à l’aéroport, où ils sont encore ligotés. C’est ça que je veux montrer: des destins broyés par la machinerie administrative.
Les autorités expliqueront que si ces gens sont retenus et renvoyés de force, c’est qu’ils refusent de partir de leur plein gré et qu’ils avaient le choix. Pas convaincu?
Mais de quel choix parle-t-on? Des pères de famille ont fait leur vie ici et ils devraient accepter de tout quitter? D’autres savent qu’ils sont en danger dans leur pays et l’Office des migrations n’a pas voulu le reconnaître. Devraient-ils se jeter de leur plein gré dans les bras de leurs bourreaux?
Mais que proposez-vous, d’accueillir tous les requérants?
Je demande moins d’hypocrisie dans notre rapport au Sud. D’un côté, l’Occident exploite ses richesses, spécule sur ses matières premières. Il rapatrie les bénéfices de ses activités mais rejette les victimes du système. J’estime qu’on ne peut plus vivre dans cet écosystème et ce n’est pas être révolutionnaire que de le dire.
Et, en attendant que le monde change, comment fait-on?
Inutile de me poser vingt fois la même question. Je suis documentariste, et ce que je veux montrer, c’est qu’en Suisse on ne respecte pas la dignité humaine. La détention administrative revient à enfermer des hommes comme des animaux dans un enclos. Et on ne nous dit pas tout. Je n’ai pas pu filmer la manière dont on ligote les gens sur le siège de l’avion, avec un casque de boxeur sur la tête et des couches-culottes pour le voyage. On ne m’a pas laissé tourner car il paraît qu’on ne doit pas montrer une personne dans une situation humiliante.
Le domaine de l’asile et des étrangers est maintenant du ressort de Simonetta Sommaruga, une socialiste. Vous avez confiance en elle?
Non.
Pourquoi?
En proposant la création de nouveaux centres d’enregistrement afin d’accélérer les procédures, elle renforce une sorte de régime de la semi-détention qui pourrait très vite se transformer en détention tout court. Ce faisant, elle reprend un projet né sous l’ère Blocher qu’Eveline Widmer-Schlumpf n’a pas osé présenter. Simonetta Sommaruga, elle, va au-delà des vœux de l’UDC.
Avez-vous pris contact avec elle à propos de votre film?
Je lui ai écrit une gentille lettre pour l’inviter à la première à Locarno. Ainsi que le chef de l’Office des migrations, Alard du Bois-Reymond. Mais le samedi 6 août, à 14 h, ils sont occupés, tout comme les autres conseillers fédéraux. Seule Micheline Calmy-Rey n’a pas encore répondu. C’est étonnant, non? Car, s’il y a une journée où tous les politiciens se bousculent, c’est bien celle-là! A la projection de «La forteresse», Eveline Widmer-Schlumpf était présente, elle!

Propos recueillis par Magali Goumaz pour le Matin Dimanche

Un avion nommé désespoir

«Vol spécial», le nouveau film de Fernand Melgar, suit la trajectoire de six migrants emprisonnés à Frambois. L’un d’eux aurait été torturé à son retour au Cameroun.

Le regard de l’homme, à travers la caméra, est empreint de douceur. Mais lorsqu’il parle des êtres qu’il a filmés, la voix est vibrante de révolte. Chez Fernand Melgar, l’espace laissé à la pensée et aux émotions du spectateur n’exclut pas l’engagement, et vice-versa.
Avec Vol spécial, qui sera présenté en compétition internationale le 6 août au festival de Locarno, le réalisateur suisse poursuit ce travail éminemment politique qui consiste à redonner un visage à ceux que la machine administrative réduit à des statistiques, et les affiches de l’UDC à des animaux – moutons, corbeaux ou rats. «Les gens doivent savoir qu’en votant pour durcir le droit d’asile, ils votent sur des êtres humains. Des familles sont détruites», martèle Fernand Melgar.

Fin du parcours
Dans La Forteresse (2008), le réalisateur glissait sa caméra dans le centre d’enregistrement de Vallorbe, où sont hébergés des requérants au début de leur procédure d’asile. Avec Vol spécial, le cinéaste a voulu voir ce qui se passe à «la fin du parcours», quand les migrants ont perdu quasiment tout espoir de vie en Suisse. «La genèse de ce film est à la fois intime et liée à l’histoire de Fahad», explique-t-il. Fahad, c’est l’un des protagonistes de la La Forteresse, cet Irakien menacé dans son pays d’origine pour avoir servi d’interprète à l’armée américaine. Après la sortie du film, l’homme a été refoulé vers la Suède, pays dans lequel il avait déposé sa première demande d’asile. Il a finalement réussi à regagner la Suisse, où il s’est marié in extremis l’an dernier.
La rencontre avec Fahad aura permis à Fernand Melgar de découvrir un univers qu’il ne connaissait pas: la détention administrative. Pour réaliser Vol spécial, il a passé une année à la prison de Frambois, à Genève, l’un des vingt-huit centres de détention administrative du pays. Des établissements carcéraux d’un genre particulier, puisque les hommes et les femmes qui y sont enfermés n’ont pour la plupart commis aucun délit. Etrangers, ils sont considérés comme indésirables en Suisse. Surpris au petit matin par la police, séparés de leur famille, ils sont parqués là dans l’attente de leur renvoi. Pour ceux qui ne peuvent pas être expulsés faute d’accord de réadmission avec le pays d’origine, l’incarcération vise à accroître la pression psychologique.

40 heures en enfer
La durée de cette peine qui ne dit pas son nom peut varier de quelques jours à vingt-quatre mois. Certains, comme Pitchou, un jeune Congolais arraché à son fils nouveau-né dont Le Courrier a relaté le sort (notre édition du 27 février 2010), seront libérés in extremis. Mais la plupart d’entre eux, à l’instar du Camerounais Geordry, seront embarqués de force à bord d’un vol spécial, pieds et poings liés, attachés à leur siège et coiffés d’un casque. On leur enfile des couches-culottes, rapporte le cinéaste, de sorte qu’ils «baignent dans leurs excréments» pendant les huit à quinze heures que dure en moyenne un vol, avec des pointes à quarante heures. «C’est une forme de torture».
Implicitement, l’Office fédéral des migrations (ODM) semble lui donner raison. Pour motiver son refus de laisser la caméra capter l’embarquement des requérants, l’ODM a invoqué «une ordonnance qui interdit de filmer quelqu’un dans des situations humiliantes ou dégradantes», se souvient Fernand Melgar. C’est lors d’un tel transfert qu’un Nigérian est mort en mars 2010 à l’aéroport de Zurich-Kloten. Le 7 juillet dernier, un autre Nigérian a été matraqué par la police zurichoise à son embarquement dans l’avion.
Les vols spéciaux, qui donnent son titre au film, restent donc dans un trou noir. Le fait que la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS) ait accepté d’envoyer des observateurs pour accompagner ces convois ne rassure pas le cinéaste. «C’est un scandale! Comment une personne qui a des croyances et qui défend des valeurs humaines peut-elle supporter cela? Va-t-elle leur faire des lectures de la Bible?»

Gardiens inquiets
Dans cette salle d’attente angoissée qu’est Frambois, il y a néanmoins place pour un petit bout de «théâtre» de la vie. C’est ce que montre le film, à travers six personnes en instance d’expulsion. Leur colère, leur incompréhension, mais aussi les liens qu’elles tissent avec le personnel de la prison. Des employés au profil plus social que policier, selon Fernand Melgar, et qui vivent difficilement les drames auxquels ils assistent. «Très souvent, les gens qui se sont fait expulser téléphonent pour dire qu’ils sont bien arrivés. Les gardiens se font du souci».
Non sans raison: plusieurs des passagers de Vol spécial ont été ou sont en danger de mort, affirme le cinéaste, qui est allé enquêter su place. Geordry, le Camerounais, a été «emprisonné et torturé durant cinq mois» à son arrivée à Yaoundé. Des éléments compromettants de sa demande d’asile auraient été transmis aux autorités locales. Alain, un syndicaliste congolais a dû se réfugier dans un pays voisin, et son entourage a été inquiété. «Ce ne sont pas des cas isolés», assure Fernand Melgar. Un webdocumentaire coproduit par la RTS et ARTE, annoncé pour début 2012, plongera dans le destin de ces expulsés. Il promet de faire des vagues.

Michaël Rodriguez dans le Courrier

 


http://www.volspecial.ch/

jeudi 21 juillet 2011

Roms: un an après, «rien n'a changé»

Près d'un an après le tour de vis sécuritaire lancé par le gouvernement, sur le terrain la situation demeure la même, constate le collectif Romeurope.

Souvenons-nous, ce fut le coup de chauffe répressif – et médiatique – de l'été dernier. Le 30 juillet 2010, Nicolas Sarkozy déclarait ouverte, dans son très musclé discours de Grenoble, l'offensive sécuritaire contre les Roms, qu'il amalgamait au passage aux gens du voyage. En bon soldat, Brice Hortefeux, alors ministre de l'Intérieur, annonçait le démantèlement en trois mois des 600 «camps ou squats» illicites recensés et «la reconduite quasi-immédiate des Roms qui auraient commis des atteintes à l’ordre public» vers la Bulgarie ou la Roumanie.
Depuis, que s'est-il passé ? Rien, ni dans un sens ni dans l'autre, répond un brin fataliste le collectif Romeurope, qui dressait ce jeudi son bilan de l'année. «Il y a bien eu une accélération des expulsions en août et septembre», mais au final, sur l'année, il n'y en a eu «ni plus ni moins qu'avant», a constaté ce groupement d'associations.

Romeurope estime toujours à 15.000 le nombre de Roms migrants présents en France, dont la moitié d'enfants, «un chiffre stable depuis huit-dix ans». Pourtant, en 2010, comme d'ailleurs en 2009, environ 9500 citoyens roumains et bulgares ont été renvoyés dans leur pays d'origine, selon le ministère de l'Intérieur. Autrement dit, le jeu des allers-retours se poursuit de plus belle. Les Roms, citoyens européens, ont un droit de séjour de trois mois en France, avant d'être expulsables. Reconduits le plus souvent par le biais du «rapatriement humanitaire», qui permet de renvoyer chez eux avec 300 euros en poche les étrangers ayant la nationalité d’un Etat membre de l’Union européenne en situation de dénuement (7000 Roumains et Bulgares en 2010, sur les 9500 reconduits), rien ne les empêche de revenir illico.

Evacuations

Résultat, «il y a toujours autant de terrains occupés, de situations insalubres, de difficultés», résume Laurent El Ghozi, président de la Fédération nationale des associations solidaires d'action avec les tsiganes et les gens du voyage (Fnasat). Seule note positive, «la mobilisation citoyenne née en réaction au discours stigmatisant du gouvernement», qui se manifeste localement par la création de collectifs de soutien.

Mais les évacuations de terrain se poursuivent, comme ce mercredi encore à Bobigny (Seine-Saint-Denis), mais «ni plus ni moins qu'avant». «75% des campements illicites ont été demantelés», chiffre l'Intérieur. Sauf que là où un terrain disparaît, un autre renaît un peu plus loin. Une politique «absurde, imbécile et inefficace» martèle Alexandre Le Clève, de la Cimade. «Inhumaine» aussi : harcèlement policier, peur, rupture de la scolarisation des enfants et du suivi des soins à chaque évacuation. Et à la clé une précarisation accrue.

Surtout, rien n'a changé dans l'accès à l'emploi, frein majeur pour les Roms qui, en tant que ressortissants roumains et bulgares, restent soumis aux mesures transitoires d'adhésion à l'UE. Pas de travail possible pour eux sans autorisation préalable, promesse d'embauche au sein d'une liste de 150 métiers, paiement d'une taxe par l'employeur, et carte de séjour. Bref, mission quasi-impossible, surtout s'il s'agit de contrats courts. Or, la France, qui pourrait en théorie lever ces mesures à tout moment, ne devrait pas, sauf surprise, s'y plier avant fin 2013, l'échéance maximale.

Libération

mercredi 20 juillet 2011

Travail d’utilité publique pour quatre requérants

Quatre requérants d'asile de l'abri de Nyon (VD) ont commencé un travail d'utilité publique.

Les requérants vont débroussailler le pâturage des Fruitières, indiquent mercredi la commune et l'Etablissement vaudois d'accueil des migrants (EVAM). Le travail devrait durer «quelques semaines» et dépendra de la météo. Le programme vise à occuper les résidents de l'abri de protection civile qui compte quelque 80 personnes, à leur donner un sentiment d'utilité et à rendre service à la collectivité, explique le communiqué. L'abri doit fermer fin janvier 2012. Une grosse bagarre avait éclaté entre requérants en janvier dernier.

20 Minutes

Asile: attention aux refoulements vers l’Italie

L’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) dénonce les lacunes du système italien d’accueil des réfugiés et appelle Berne à freiner les renvois. Réponse: Rome respecte ses engagements. Mais le CIR, pendant italien de l’OSAR, demande plus de flexibilité dans l’application des règles de Dublin.

L’Accord de Dublin, auquel la Suisse est également associée, prévoit que, si un requérant l'asile a déjà déposé une demande dans un autre état signataire, il peut y être renvoyé. C’est en effet cet Etat-là qui est responsable du traitement de la demande d'asile et, si celle-ci est rejetée, du rapatriement de son auteur vers son pays d'origine.
C’est ainsi que, durant le premier semestre 2011, la Confédération a renvoyé près de 1600 personnes vers un pays de l’espace Dublin, dont un millier vers l’Italie. «Les personnes qui ont obtenu le statut de réfugié ou un statut de protection en Italie ne devraient plus être renvoyées vers ce pays», affirme pourtant l’OSAR.
Cette prise de position publiée au début de la semaine répond aux carences préoccupantes relevées par ses représentants qui, avec des collègues norvégiens, se sont rendus à Rome, Milan et Turin l’année dernière pour observer les procédures d'asile et les conditions d’accueil.
Suite à cela, l’organisation non gouvernementale appelle aujourd’hui la Confédération à la retenue lorsqu’il s’agit de renvoyer en Italie des «requérants d'asile vulnérables, des familles avec enfants et des femmes seules». Mais l'OSAR ne demande pas un arrêt des renvois, selon Adrian Hauser, son porte-parole. «Il ne s'agit pas d'accueillir des masses de gens en Suisse, mais un nombre limité de personnes présentant un réel besoin», a-t-il précisé à swissinfo.ch.
Dans son communiqué, l’ONG dresse un tableau dramatique de la situation en Italie, où les personnes concernées «vivent dans la rue, même celles extrêmement vulnérables comme des familles avec enfants, des malades psychiques et des personnes traumatisées».
«Il est évident que l’Italie a en ce moment de gros problèmes en raison du nombre élevé de demandeurs d’asile. Mais leurs conditions de vie n’y sont pas telles que nous ne pouvons pas les refouler vers ce pays, répond le chef de l’information de l’Office fédéral des migrations (OFM) Joachim Gross. L’Italie respecte les règles du système européen de l’asile ainsi que les paramètres internationaux.»

Ombres et lumières

De son côté, le directeur du Conseil italien pour les réfugiés (CIR), Christopher Hein, met les points sur les i: «Il est important de faire des distinctions. En Italie, il y a certes de grandes lacunes en raison de l’absence d’un programme national d’aide à l’intégration, mais, contrairement à la Grèce ou à Malte, les droits élémentaires sont respectés.»
Selon M. Hein, la situation de l’asile en Italie est faite d’«ombres et de lumières». Parmi les points négatifs, il cite le fait qu’avant d’obtenir un rendez-vous pour remplir leur demande, les personnes concernées «n’ont accès à aucun type d’aide».
Les plus gros problèmes touchent «surtout les personnes qui ont obtenu une reconnaissance de leur statut de protection internationale. A ce moment, elles n’ont pratiquement plus droit à l’hébergement. Elles reçoivent un permis de séjour qui leur donne aussi le droit de travailler. Mais cela ne signifie pas qu’elles trouvent du travail aussitôt, ni un logement.»
Pour ce qui est des aspects positifs, Christopher Hein avance que «le taux de personnes bénéficiant du statut de protection internationale en Italie parmi les plus élevés d'Europe». En outre, «la procédure d’asile présente des garanties qui n’existent pas partout».

Un acte de solidarité

Bien qu’atténuant nettement la sévérité des évaluations de l'OSAR sur la situation, le directeur du CIR s’associe à l’appel à freiner les renvois vers l’Italie. Appel adressé par l’OSAR à la Confédération, en invoquant la «solidarité et l’engagement à partager la charge avec les Etats membres de l’Accord de Dublin».
Christopher Hein rappelle que ce dernier comporte ce qu’on appelle la «clause humanitaire»: «Xhaque Etat peut, sans modifier aucune loi, l’appliquer avec plus d’élasticité et de flexibilité». «Etre plus flexible, cela signifie faire un geste de solidarité intercommunautaire, mais encore plus face au processus révolutionnaire en Tunisie et en Egypte, et envers les réfugiés subsahariens en Libye».
Adrian Hauser souligne lui aussi que «la grosse vague de requérants d’asile que l’on avait craint en Suisse à la suite des révoltes dans les pays d’Afrique du Nord n'est pas arrivée. Mais certains utilisent cette menace dans un but politique». Pour le porte-parole de l'OSAR, «il serait temps, par contre, que la Suisse se rappelle de sa tradition humanitaire».
Entre-temps, le porte-parole de l’ODM assure que Berne est en train de «dialoguer avec Rome pour trouver ensemble des solutions au problème des refoulements vers l’Italie, sur la base de l’Accord de Dublin». Joachim Gross ajoute qu'il est aussi question «des possibilités de soutenir l'Italie, compte tenu de l’énorme afflux auquel elle doit faire face». Mais on n’en saura pas plus. Le porte-parole se borne à dire qu’il n’y a pas de décisions concrètes pour l’instant, tout en reconnaissant que «le système de Dublin ne fonctionne pas bien».

Sonia Fenazzi, swissinfo.ch