mercredi 27 juillet 2011

Retour du polyhandicapé expulsé de France : « L'Etat a menti »

Ardi Vrenezi, Kosovar de 16 ans, va bientôt revenir en France. Des dizaines de policiers étaient venus le chercher sur son lit d'hôpital le 3 mai 2010. Il avait été expulsé le lendemain avec sa famille pour séjour irrégulier.

Ardi est atteint d'encéphalopathie dégénérative, une maladie rare qui ne peut être guérie, mais une prise en charge médicale permet de limiter les atteintes physiques et mentales. C'est ce dont a bénéficié Ardi en France, pendant deux ans. D'abord à domicile, puis dans un établissement spécialisé de Moselle.

De mai à décembre, Ardi « a perdu 6 à 8 kg »

La loi est pourtant censée protéger les personnes malades atteintes de pathologies graves contre les expulsions et leur permet d'avoir un titre de séjour. Ce qui aurait dû être le cas d'Ardi rappelle Richard Moyon, de Réseau éducation sans frontières (RESF). (Voir la vidéo réalisée par le comité de soutien à Ardi sur Rue89)


Or, comme l'avait montré Rue89 en octobre 2010, le Kosovo ne dispose pas des infrastructures nécessaires pour prendre en charge cette lourde maladie.

Isabelle Kieffer, la pédiatre qui suivait Ardi en France, s'est rendue sur place en décembre 2010. Cela a d'ailleurs fait l'objet d'un documentaire, « Immigration aux frontières du droit », réalisé par Manon Loizeau et diffusé le 1er juin 2011 sur Canal+.

Contactée par Rue89, Isabelle Kieffer explique que l'état de santé d'Ardi s'est dégradé :

« Il est en déficit alimentaire depuis plusieurs mois. Au Kosovo, j'ai constaté qu'au bout de six ou sept cuillerées, il ne pouvait plus avaler, car c'était trop fatigant pour lui. De mai à décembre, il a perdu 6 à 8 kg. Et il a sans doute encore perdu du poids.

Il fait également des crises d'épilepsie quasiment tous les jours et très soutenues alors qu'en France, il en faisait une ou deux par mois. C'est à cause de la rupture des médicaments. Ardi a dû être hospitalisé deux fois en urgence à Pristina. »

Au Kosovo, un accès aux médicaments compliqué

En juin 2010, la préfecture de Lorraine charge l'agence régionale de santé d'envoyer des médecins afin de vérifier l'évolution de la maladie d'Ardi. Coût de la journée au Kosovo : 1 264 euros. D'après L'Humanité, voici ce qu'il en ressort :

« Nous [les experts chargé du rapport, ndlr] avons constaté qu'il était possible de se procurer l'ensemble des molécules actives nécessaires au traitement d'Ardi Vrenezi. »

L'accès aux médicaments au Kosovo est pourtant bien plus compliqué qu'en France : certains sont difficiles à trouver et très chers. Et un autre, contre les crises d'épilepsie, n'existe pas sous forme buvable, seul moyen pour Ardi de l'ingérer. Le documentaire de Manon Loizeau montre que les médecins du Kosovo ont subi des pressions.

« L'Etat a dû recourir au mensonge »

Selon Isabelle Kieffer, les experts envoyés par l'agence régionale de santé n'ont pas examiné Ardi :

« Il y a de fausses citations dans le rapport. Il y est écrit qu'Handikos, l'ONG située dans le village d'Ardi, est suffisamment équipée pour accueillir dans de bonnes conditions le patient. Or, la responsable leur a affirmé tout le contraire. Et ils ont refusé d'aller voir Ardi à son domicile pour vérifier ses conditions de vie.

Je ressens beaucoup d'amertume. Ils nous [les médecins qui ont suivi Ardi en France, ndlr] citent comme étant d'accord, alors qu'ils ne nous ont pas demandé à un seul instant notre avis. C'est gravissime. »

Pour le docteur Kieffer, cette mission n'avait pour but que de légitimer l'expulsion d'Ardi en montrant qu'il pouvait se soigner de manière correcte au Kosovo. Si l'état d'Ardi s'est dégradé, c'est à cause de la prise en charge partielle de la maladie :

« Il a fallu attendre quatorze mois alors qu'on avait tous les éléments qui prouvaient qu'Ardi ne pouvait pas être soigné au Kosovo. C'est une honte pour le pays. Pour justifier une décision injustifiable, l'Etat a dû recourir au mensonge. »

Un visa de trois mois. Et après ?

Ardi et sa famille ont obtenu un visa de trois mois, d'après l'Association des paralysés de France (APF) et RESF. Dans un premier temps, les associations craignaient que seuls Ardi et ses parents aient droit à un visa. Contacté par Rue89, Pierre-Henry Brandet, porte-parole du ministère de l'Intérieur, dément :

« Il n'a jamais été question de n'accorder un visa qu'à Ardi et ses parents. Sa sœur et son frère auront donc bien un visa. »

Par contre, le porte-parole n'a pas souhaité s'exprimer sur la durée de permis de séjour, ni sur la date de retour des Vrenezi. A son arrivée, qui devrait s'effectuer en avion sanitaire, Ardi sera hospitalisé afin de faire un bilan. L'institut d'éducation motrice de Freyming-Merlebach (Moselle) est disposé à l'accueillir à nouveau. Depuis son expulsion, une place lui était réservé jusqu'en août 2012.

Pour qu'Ardi puisse finir sa vie dans de bonnes conditions, les associations vont maintenant se mobiliser pour que la famille Vrenezi obtienne un titre de séjour.

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