24 Heures
jeudi 28 avril 2011
Une barque suisse trop pleine ?
Des prévisions démographiques à la hausse et une initiative relancent le débat sur la menace de surpopulation. Deux visions de la croissance s’affrontent.
La barque suisse est-elle pleine? Certains l’affirmaient au cours de la Seconde Guerre mondiale, justifiant ainsi une politique d’asile plus restrictive. Aujourd’hui, la question est à nouveau d’une brûlante actualité. D’une part, l’Office fédéral de la statistique a récemment publié ses projections démographiques pour les 25 prochaines années. Selon le scénario moyen, jugé le plus plausible par les autorités, la Suisse passerait de 7,8 millions de résidents permanents en 2010 à 8,8 en 2035, soit une augmentation de plus de 12% ( lire ci-dessous ). D’autre part, le groupe de réflexion Ecopop (Association Ecologie et Population), va lancer l’initiative populaire «Halte à la surpopulation, pour la préservation durable des ressources naturelles». De quoi opposer deux visions de la croissance.
Migrants visés
La récolte de signatures pour l’initiative devrait être lancée la semaine prochaine. L’Association Ecopop, fondée en 1970, «s’engage pour les problèmes provenant de la hausse des activités humaines et ses effets sur l’écosystème», selon Albert Fritschi, son responsable de la communication. Le texte veut limiter la croissance de la population résidante provoquée par l’immigration à 0,2% sur une moyenne de trois ans. Pour mémoire, l’augmentation de la population résidante a été de plus de 1% en 2009 (soit 84 000 personnes, c’est-à-dire plus de trois fois la commune de Montreux), principalement grâce à l’apport des migrants.
En cas de oui à l’initiative, l’augmentation se situerait par conséquent en dessus de 0,4%, car la Suisse a actuellement un solde des naissances supérieur à 0,2% qu’il s’agirait d’ajouter à l’apport migratoire, selon les initiants. «Cette croissance dépasse celle de la plupart des pays européens, précise Albert Fritschi. L’économie disposerait ainsi encore d'une marge de manœuvre suffisante pour recruter.» L’initiative exige également l’attribution de 10% des fonds de l’aide suisse au développement à des projets d’information sur le planning familial, afin de limiter la natalité.
Cette démarche verte n’a-t-elle pas des ressorts xénophobes? «Cette critique était attendue, réplique Albert Fritschi. Pourtant nous n’avons rien à faire avec la droite de la droite comme les Démocrates suisses, ou un parti populiste comme l’Union démocratique du centre (UDC). Nos objectifs sont clairement environnementaux et liés à l’aide au développement. Ce qui n’est vraiment pas la spécialité de l’UDC. Nous sommes pour une Suisse ouverte.» Limiter la population «relève d’une question d’aménagement du territoire», ajoute Benno Büeler, membre du comité de l’initiative.
Pas de tabou démographique
Ces restrictions remettent toutefois en cause l’accord sur la libre circulation des personnes avec l’Union européenne. Albert Fritschi: «Il ne doit pas être résilié, mais renégocié.» Avec quels objectifs concrets? «Par exemple un système de green card à l’américaine donnant un droit d’entrée. Il faut aussi négocier une nouvelle clause de sauvegarde en cas d’afflux massif de citoyens européens.»
Pour Albert Fritschi, il est impératif de briser le tabou démographique lié aux migrations. «Des élus de tous bords politiques sont conscients des problèmes, mais n’osent pas en parler. Ce politiquement correct démographique nous conduit droit dans le mur. Sur l’arc lémanique, il n’y a pas de véritable création de richesses, mais simplement l’établissement de directions d’entreprises. Et même les emplois induits, comme par exemple au sein des écoles privées, provoquent la venue de main-d’œuvre enseignante étrangère. Dans les années 1970, le Club de Rome avait déjà souligné que la croissance à tout prix n’a pas de sens, car les ressources comme l’eau ou le terrain sont limitées.» Ce groupe de réflexion réunissait des experts (scientifiques, économistes, fonctionnaires, etc.) réfléchissant à la nature du développement économique.
Le retour du Club de Rome
Une référence qui ne surprend pas Marius Brülhart, professeur d’économie politique à la faculté HEC de l’Université de Lausanne. «La croissance économique se heurte toujours à des limites naturelles comme l’espace ou des matières. Thomas Malthus s’est déjà intéressé à la question démographique à la fin du XVIIIe siècle. Le Club de Rome avait identifié certains dangers réels. En Suisse, la politique d’aménagement du territoire, avec par exemple des zones non constructibles, est née d’une volonté de sauvegarder notre patrimoine naturel face aux pressions de la croissance démographique et économique. Les questions structurelles posées par l’initiative sont donc légitimes.»
Les réponses sont, en revanche, moins convaincantes, estime le professeur. «Se fermer serait contre nos intérêts. En termes d’emplois, de rentrées fiscales et pour le financement des assurances sociales, la vague d’immigration de ces dernières années a été positive. C’est ensuite aux décideurs politiques de déterminer comment ils veulent accompagner cette croissance.»
«Ah, le Club de Rome est de retour, se désole Xavier Comtesse, directeur romand d’Avenir Suisse, le laboratoire d’idées de l’économie. L’initiative d’Ecopop donne l’illusion des bienfaits de la décroissance. Mais comme tous les mirages, on est finalement piégé. On l’a vu dans l’Europe de l’Est de l’après-guerre: en croyant faire le bonheur des gens, on a fait leur malheur.»
Défense de la croissance
Alors comment affronter ces fortes augmentations annuelles de la population? «Arrêtons tout d’abord de peindre le diable sur la muraille, tonne Xavier Comtesse. Il y a encore de la place en Suisse. Les Pays-Bas sont trois fois plus denses. Densifions l’habitat. Pourquoi ne pas construire des gratte-ciel dans nos villes?»
Mais pour celui qui a vécu plusieurs années aux Etats-Unis, c’est en matière de mobilité qu’il y a les plus grandes aberrations. «Non seulement les transports publics sont trop bon marché, mais en plus des arrêts ont été posés tous les 100 mètres. C’est la meilleure manière d’étendre les villes et de grignoter des surfaces vertes. Nous ne devons pas nous transformer en Los Angeles et élargir nos villes à l’infini. A cela s’ajoute que les CFF misent justement sur un réseau très dense, au lieu de la grande vitesse entre les principaux centres. L’étalement est garanti.»
Depuis quelques années, la Suisse a enfin une économie robuste et peu de dettes, analyse Xavier Comtesse. «Dans les années 1970, nous rêvions d’une situation aussi favorable. Ce n’est pas le moment de tout remettre en cause. Assumons ces évolutions réjouissantes, notamment politiquement, au lieu de succomber aux sirènes du repli. Et mettons en place des mesures d’accompagnement en matière de transport, ou encore de logement.»
Avant même le lancement de la récolte de signatures pour l’initiative, le débat politique a déjà commencé, particulièrement en Suisse alémanique. Renégociation de l’accord sur la libre circulation, protection des locataires, mesures renforcées contre le dumping salarial, coup de frein à la promotion économique pour ne plus attirer d’entreprises étrangères, etc. En année électorale, les partis ne sont pas à court de propositions.
Romain Clivaz, Berne, pour 24 Heures
24 Heures
Condamné pour discrimination raciale
vendredi 22 avril 2011
Lampedusa: près de 6'000 clandestins entassés sur l'île
Cinq embarcations transportant 291 personnes sont arrivées dans la nuit de lundi à mardi à Lampedusa, portant à près de 6.000 le nombre d'immigrés entassés dans des conditions précaires sur la petite île italienne située au large de la Tunisie.
La situation reste tendue sur ce confetti de 20 km2, qui compte quelque 6.000 habitants où le centre d'accueil pour clandestins normalement prévu pour accueillir 850 personnes, en héberge plus de 2.200. Un navire militaire, le San Marco, a appareillé mardi en fin d'après-midi de Sicile en direction de Lampedusa d'où il doit évacuer quelque 700 immigrés, alors que le maire de l'île Bernardino de Rubeis et le Haut commissariat aux réfugiés de l'ONU (HCR) ont demandé le transfert immédiat des immigrés vers d'autres centres.
"Lampedusa doit être désengorgée au plus vite: cette situation insoutenable fait monter la tension au sein des migrants et de la population", a déclaré la porte-parole italienne du HCR, Laura Boldrini. "Une situation d'urgence humanitaire de cette importance sur l'île ne s'est jamais vue", a-t-elle ajouté. "La situation est critique: les immigrés dorment par terre et sous les camions. Il faut organiser des transferts rapides (...) Aujourd'hui, Lampedusa donne une image de chaos et de désorganisation", a-t-elle dénoncé.
A l'issue d'une réunion convoquée mardi à Rome, le ministre de l'Intérieur Roberto Maroni, a annoncé avoir eu l'accord de plusieurs régions et provinces italiennes pour accueillir jusqu'à 50.000 immigrés. "Le plan d'accueil est en train d'être finalisé et il sera présenté dans les prochains jours. Dans la répartition des immigrés, nous tiendrons compte du nombre d'habitants dans chaque région", a-t-il précisé.
M. Maroni a également annoncé qu'il se rendrait mercredi à Tunis pour "trouver un accord avec les autorités de ce pays sur les initiatives qui peuvent arrêter le flux d'immigrés vers Lampedusa". "Les personnes arrivées sont toutes des jeunes, des hommes, c'est une génération en fuite. Il faut que l'Union européenne s'implique, la Tunisie est un pays ami et je suis optimiste sur les chances de résoudre le problème", a-t-il déclaré.
Rome demande régulièrement un engagement majeur de l'UE dans le règlement des problèmes de l'immigration clandestine, s'estimant abandonnée par ses partenaires. La Croix-Rouge dénonce depuis plusieurs jours une situation "inacceptable" dans le centre d'accueil, où les immigrés s'entassent dans des conditions indécentes: absence de sanitaires en état de marche et de lits, promiscuité.
"Le comportement de l'Etat est honteux, l'Italie accepte que ces milliers d'immigrés soient traités comme des bêtes et obligés de dormir sous la pluie, toute l'Italie devrait avoir honte", avait aussi déclaré le maire ce week-end. Le total des personnes arrivées depuis le début de l'année sur l'île dépasse désormais les 15.000, soit plus du triple de celles débarquées au cours de toute l'année 2010.
AFP
mercredi 20 avril 2011
Obama veut une réforme de l'immigration
L’immigration colonise le débat alémanique
L’idée d’une Suisse à 10 millions d’habitants se fait jour. Elle effraie à gauche comme à droite.
La discussion autour de l’immigration s’apparenterait à celle qu’on peut avoir sur les épinards, selon le journaliste Philipp Löpfe. Les économistes libéraux et les partis bourgeois répètent que «c’est bon pour nous», que cela crée des places de travail. «Or, il s’est avéré que les effets des épinards sur la santé ont été surestimés. Il en serait de même pour ceux de l’immigration.» La bombe est lancée.
Coauteur d’un ouvrage paru récemment sur «la nouvelle immigration» (lire ci-dessous), Philipp Löpfe, ancien rédacteur en chef du Tages-Anzeiger, dénonce certains effets de la libre circulation. Avec 134 000 nouveaux arrivants par an, dont quelque 23% issus en 2010 d’Allemagne, la Suisse serait menacée de «Zugisierung» («Zouguisation»). Comprenez: une hausse des loyers stimulée par la concurrence fiscale, un recul du pouvoir d’achat pour la classe moyenne, qui se retrouve exclue. Malgré la hausse du PIB vantée par le Seco, les salaires réels auraient reculé durant ces dernières années. Et les politiques auraient été dépassés.
A six mois des élections fédérales, le débat sur l’immigration reprend de plus belle en Suisse alémanique, alimenté par le oui du Conseil national à une motion UDC demandant des mesures pour mieux maîtriser l’immigration. «Ça devient étroit», titrait dimanche la NZZ am Sonntag. Pénurie d’appartements, trains bondés, pression sur le marché du travail. Les prévisions dessinant une Suisse à 10 millions d’habitants d’ici à 2035 ont ravivé les appréhensions d’exiguïté, où l’étranger se retrouve bien souvent mis en cause. Le débat dépasse les frontières de l’UDC, qui voit pour sa part dans un frein à l’immigration le meilleur moyen de répondre à la menace nucléaire.
Serait-il donc devenu «salonfähig», soit présentable, même à gauche, d’imaginer des restrictions? Les propos ne touchent pas uniquement les travailleurs peu qualifiés, comme ce fut le cas lors de l’initiative Schwarzenbach dans les années 70. L’arrivée d’Allemands à des postes clés, les conséquences sur les loyers mais aussi les regroupements familiaux font tirer la sonnette d’alarme. A droite, on ne voit pas de problème dans la concurrence fiscale ou l’implantation d’entreprises étrangères. Mais on parle, c’est du moins le cas du conseiller national argovien libéral-radical Philipp Müller, qui a déjà proposé de limiter à 18% la part d’étrangers: «Les gens en ont marre de voir la foule autour d’eux augmenter.» A ses yeux, le problème se situe dans l’immigration venue des pays tiers, «plus de 40 000 personnes» par an, la moitié en raison du regroupement familial.
Au-delà de la crainte de l’étranger, c’est donc aussi la peur de la masse qui stimule les initiatives. Celle de l’association Ecopop (Ecologie et population) en fait partie. Créée en 1971, cette association se veut un groupe de réflexion sur la hausse des activités humaines et ses effets sur l’écosystème. Face à la sensation d’étroitesse ressentie depuis quelques années, elle veut limiter la croissance de la population à 0,2%, contre 1,3% actuellement. Albert Fritschi, responsable de la communication: «Nous n’avons rien à voir avec l’UDC, nous voulons assurer une qualité de vie. Nous laissons le soin aux autorités de choisir les moyens de régulation.» Pour beaucoup, cela rappelle le papier de position en 2009, fort critiqué, des Verts Bastien Girod et Yvonne Gilli dénonçant les affronts à l’environnement causés par la croissance démographique. Surtout, cela semble incompatible avec le principe de la libre circulation.
Des inquiétudes différentes se font entendre chez les socialistes, chez qui l’idée d’une Suisse «trop petite» trouve peu d’écho. Ici, dans les rangs des contestataires figurent des vieux loups comme Rudolf Strahm, ex-Monsieur Prix, et Franco Cavalli, ancien président du groupe parlementaire. Les principales réserves touchent le dumping salarial autour des travailleurs non qualifiés qui, souvent accompagnés de leur famille, se retrouvent, notamment dans la gastronomie, contraints au chômage. Ils deviennent ainsi un poids pour le système social. Or, souligne Rudolf Strahm dans sa chronique du Tages-Anzeiger, ce recrutement de main-d’œuvre bon marché se fait surtout dans des branches proches de l’UDC. Il réclame davantage de règles strictes et des mesures d’accompagnement plus sévères avec les abus. On se défend de remettre en question la libre circulation, mais «il faut cesser ce rêve romantique face à l’UE, qui devient de plus en plus une structure néolibérale», estime pour sa part Franco Cavalli. «La situation actuelle inquiète car elle touche aussi, par exemple au niveau des appartements, la classe moyenne.»
Dans le rang des dirigeants, Christian Levrat se défend d’avoir été trop romantique. «Je me retrouve dans les propos de Rudolf Strahm», assure le Fribourgeois. «Simplement, nous ne focalisons pas le problème sur les étrangers mais sur la manière de cadrer leur arrivée. Malgré nos avertissements, la majorité bourgeoise a trop négligé les mesures d’accompagnement, notamment en matière de droit du travail, d’intégration ou dans le développement d’immeubles à loyers modérés.» Le thème risque d’être récurrent d’ici à octobre prochain.
Anne Fournier dans le Temps
mardi 19 avril 2011
Pas d’afflux massif à la frontière sud de la Suisse
A la frontière italo-suisse de Chiasso, les répercussions des événements qui secouent le Maghreb et Lampedusa ne se font pas véritablement sentir. On est à mille lieues de l’afflux de réfugiés auxquels la Suisse avait fait face lors du conflit des Balkans. Reportage.
«Nous avons effectivement assisté à une légère augmentation des arrivées sur le territoire suisse, que ce soit du point de vue des entrées illégales que sur le plan des demandes d’asile. Mais nous sommes encore bien loin d’une marrée de requérants, comme certains semblent vouloir le croire», précise d’emblée le commandant des garde-frontières au Tessin (Région IV), Mauro Antonini.
Et alors que nous nous entretenons avec ce dernier dans les locaux des agents chargés de surveiller près de 200 km de frontière avec l’Italie, se tient le débriefing de l’après-midi. Une réunion à laquelle participent des garde-frontières dépêchés au Tessin en renfort depuis le reste du pays, sur décision de la Confédération.
«Les chiffres actuels ne reflètent pas une situation d’urgence. Nous enregistrons une centaine d’entrées illégales et une soixantaine de demandes d’asile par semaine. A titre de comparaison, durant la guerre des Balkans, près de 200 réfugiés affluaient ici quotidiennement», souligne le commandant Antonini.
Septembre... en avril
«La situation de ces dernières semaines à la frontière sud est très proche de celle que l’on observe habituellement en automne», ajoute-t-il. En septembre et en octobre, les tentatives d’entrées illégales et les demandes d’asile augmentent généralement, alors qu’elles diminuent durant l’été, lorsqu’il est plus facile de trouver un quelconque emploi temporaire en Italie», explique le chef des garde-frontières.
Suite à la légère recrudescence de ces dernières semaines «le nombre d’entrées restera vraisemblablement stable pour le reste de l’année. Mas je le répète, la situation n’a rien de préoccupant. Par ailleurs, il suffit de regarder autour de soi pour se rendre compte qu’il n’y a aucun signe d’état d’urgence.»
De fait, à la gare de Chiasso et dans ses environs, aucun signe de surpopulation de réfugiés n’est visible. Pourquoi dès lors avoir dépêché des renforts sur place? Et dans quelle mesure?
«Nous ne pouvons pas fournir de chiffres, mais nous pouvons dire que le commandement a décidé de déplacer temporairement du personnel d’une région à l’autre, à titre préventif», dit Mauro Antonini.
Tâches facilitées
Et davantage que de gérer un éventuel afflux de réfugiés en provenance de Tunisie, d’Egypte ou de Libye, «les renforts dépêchés au Tessin offrent une aide très précieuse dans l’amélioration de la qualité de l’exécution des tâches administratives, liées aux procédures de réadmission simplifiées avec l’Italie pour ceux qui séjournent illégalement en Suisse», relève pour sa part Davide Bassi, responsable de la communication des garde-frontières au sud des Alpes.
Et les résultats sont visibles: «Presque toutes les demandes de réadmission, à l’exception d’un seul cas, ont été acceptées par l’Italie», tient-il à préciser.
«Des preuves ou des indices concrets, qui attestent qu’un réfugié provient d’Italie sont nécessaires. A cela s’ajoute le fait que ce dossier constitue aussi une trace indélébile au cas où la personne arrêtée devait, par la suite, tenter de revenir en Suisse. Ce qui accélère le déroulement des procédures.»
Conditions différentes
En l’occurrence, la décision des autorités italiennes d’octroyer des permis de séjour provisoires d’une durée de trois mois dans l’espace Schengen n’influence que très peu cette situation «parce que pour obtenir ce permis, les réfugiés doivent de toute manière être enregistrés par les autorités de la Péninsule. Leur provenance est donc de ce fait attestée», veut rappeler le commandant.
De plus, le permis à lui seul ne suffit pas. Il faut que d’autres conditions soient remplies, comme la possession de documents d’identité valables et des moyens financiers suffisants pour garantir le financement du séjour de la personne (soit une centaine de francs par jour). Dans le cas contraire, la procédure de réadmission s’enclenche automatiquement, comme le fait la France en ce moment.
Longue attente
Dans la pièce d’à côté, les agents interrogent une famille. Le petit groupe vient d’être intercepté à bord d’un train provenant de la Botte et demande l’asile à la Confédération.
«Il s’agit de ressortissants afghans. Lorsque nous aurons terminé les contrôles et vérifié qu’ils ne portent pas d’armes ou d’objets dangereux, nous les accompagnerons au centre d’enregistrement pour requérants d’asile. Dès cet instant, et à condition que ces personnes n’aient pas déjà déposé une demande d’asile dans l’un des pays de l’espace Schengen, débute la procédure de l’Office fédéral des migrations. La décision de l’ODM est communiquée dans les soixante jours», explique encore Mauro Antonini.
«Dans l’hypothèse où cette famille devait décider de ne pas déposer de demande d’asile, c’est la procédure de réadmission vers l’Italie qui se mettrait alors en marche. Une Italie qui devrait à son tour évaluer leur cas», précise aussi Davide Bassi.
Un problème humanitaire
Le centre d’enregistrement – d’une capacité de 130 personnes – est situé à quelques enjambées de la gare et du poste frontière. L’édifice est protégé par de grands portails de fer. A l’intérieur, une aire de jeux, entourée elle aussi d’un enclos. Hormis le babillage de quelques enfants, l’endroit est calme. Seuls deux adultes se sont installés dans la cour.
Pensant aux conséquences des évènements qui se déroulent plus au sud, le commandant lâche une dernière remarque: «La situation actuelle à la frontière peut être considérée comme normale. Mais cela pourrait changer, et dans ce cas, il faut comprendre qu’un flux migratoire ne se traite pas comme un simple problème d’ordre public, mais bien comme un problème humanitaire.»
De fait, «il s’agit de personnes qui fuient des zones à risque, à la recherche d’une vie meilleure. Et notre devoir – en coordonnant les efforts au niveau suisse et européen – est de leur venir en aide».
Le ton monte entre la France et l'Italie
La fermeture provisoire de la frontière à Vintimille provoque l’ire du gouvernement de Silvio Berlusconi, qui dénonce le manque de solidarité de la France sur le dossier des immigrés tunisiens.
Convocation des ambassadeurs, appel au boycott des produits français, fermeture provisoire de la frontière à Vintimille… Le ton monte entre Rome et Paris faisant oublier le temps où au lendemain de l’élection présidentielle française, Silvio Berlusconi s’enorgueillissait que Nicolas Sarkozy l’ait pris comme «modèle» en politique.
Dimanche soir, le ministre transalpin des Affaires étrangères, Franco Frattini, a une nouvelle fois critiqué le manque de solidarité de la France sur le dossier des immigrés tunisiens auxquels le gouvernement Berlusconi a délivré un permis de séjour temporaire. Il a par ailleurs exprimé «une ferme protestation à la suite de la suspension du trafic ferroviaire», pendant quelques heures, entre la France et l’Italie au motif officiel qu’un groupe de militants de gauche envisageait de prendre le train pour protester contre le blocage des étrangers à la frontière.
Pour sa part, le ministre (Ligue du Nord) de l’Intérieur, Roberto Maroni, qui réclame un partage au niveau européen du «fardeau» de l’immigration après l’arrivée d’environ 28 000 personnes sur la petite île de Lampedusa depuis le début de l’année, ne s’est pas contenté de soutenir l’initiative diplomatique. Il a appuyé la proposition de boycotter les produits français, en représailles aux contrôles aux frontières effectués par Paris. Ni camembert, ni vin de Bourgogne ou autre bien tricolore. «C’est une position forte et juste en réponse à une position injuste et erronée», a-t-il avancé après avoir suggéré, il y a quelques jours, la sortie de l’Italie de l’Union européenne: «Mieux vaut être seuls que mal accompagnés.»
Francophobie
A quelques semaines d’importantes élections municipales, le leader de la Ligue, Umberto Bossi, qui a en substance exhorté les immigrés «à se tirer pour ne pas (nous) casser les couilles», a lui aussi approuvé l’idée d’un boycott, même si celui-ci n’est pour l’instant pas suivi d’effets concrets.
Reste qu’au-delà de la question de l’immigration, une partie de la classe politique et de la presse transalpines stigmatise depuis plusieurs semaines l’attitude présumée «hostile» de la France, considérant que les deux pays sont pratiquement en guerre économique et politique. La décision de Nicolas Sarkozy d’intervenir rapidement en Libye en ignorant ostensiblement les réserves de Silvio Berlusconi, jusqu’au bout très proche du colonel Kadhafi, a déclenché une véritable et soudaine francophobie dans une frange de l’opinion publique.
«A eux le pétrole, à nous les clandestins», a renchéri, fin mars, sur cinq colonnes, le quotidien populaire Libero, accusant la France d’être intervenue en Libye uniquement pour des questions énergétiques aux dépens de l’Italie. Et cela, à un moment ou plusieurs groupes français lorgnent sur des entreprises transalpines. Après le rachat du joaillier Bulgari par LVMH, la tentative de prise de contrôle d’Edison par EDF, l’activisme de l’homme d’affaires breton Vincent Bolloré au cœur du système financier italien, l’appétit du groupe laitier Lactalis envers Parmalat a provoqué une réaction immédiate du ministre de l’Economie, Giulio Tremonti. Alors que le quotidien de gauche L’Unita s’alarmait – «Alimentation, mode, énergie et finance, les Français sont en train de nous bouffer» –, ce poids lourd du gouvernement Berlusconi a décidé de créer un fonds financé en grande partie par la caisse des dépôts italienne pour contrer les futurs assaillants. «Nous ne ferons que traduire en italien les normes françaises», a ironisé le ministre.
Stigmatisant l’attitude des gouvernements français et italien, placés respectivement sous la pression politique et électorale du Front national et de la Ligue du Nord, l’éditorialiste du quotidien (centre gauche) La Repubblica Bernardo Valli a dénoncé hier, à la suite de l’affaire de Vintimille, «deux populismes qui depuis quelques semaines s’affrontent en Europe offrant un spectacle misérable». Une rencontre de clarification est prévue à Rome, le 26 avril prochain, entre Silvio Berlusconi et Nicolas Sarkozy.
Eric Jozsef dans le Temps
Paris fait pression sur Rome
Les critiques pleuvent au lendemain de la suspension par la France des trains entre Vintimille et Menton pour empêcher une manifestation de soutien aux migrants. Rome est ulcérée par la décision et les adversaires de Sarkozy montent au créneau.
Claude Guéant a envoyé le signal à Rome dès hier matin. Paris ne souhaite pas que les rapports franco-italiens s'enveniment. «Nous travaillons naturellement avec l'Italie [...] pour trouver des solutions durables, conformes au droit et à la dignité des personnes, aux tensions migratoires» actuelles, a assuré le ministre de l'Intérieur.Cette annonce intervient au lendemain de la décision spectaculaire - et rarissime - de la préfecture des Alpes maritimes d'interrompre pendant six heures le trafic ferroviaire entre Vintimille et Menton, afin d'éviter l'arrivée en France du «train de la dignité» transportant des Tunisiens et les activistes les soutenant. Les migrants qui, dimanche, avaient été empêchés par les CRS d'accéder au territoire français étaient porteurs de ces permis de séjour provisoires, valables six mois, que Rome a délivrés à 20 000 Tunisiens arrivés à Lampedusa.
Passeport pas suffisant
Pour l'Italie, ces permis auraient dû leur permettre de circuler librement dans toute l'Europe, et donc en France y compris. Mais à Paris, où l'on assurait lundi faire «une application à la lettre et dans l'esprit des accords» de Schengen, l'on exige des intéressés, outre un permis, un passeport et des ressources financières suffisantes.Pour la Commission européenne, la France avait effectivement «le droit» d'agir de la sorte, la veille. N'en déplaise à la presse italienne qui, lundi matin, vouait aux gémonies la décision hexagonale, renvoyant dos à dos «deux populismes qui s'affrontent»: les majorités Berlusconi et Sarkozy. N'en déplaise aussi au chef de la diplomatie italienne. Hier, celui-ci s'est arc-bouté sur son raisonnement. «Les permis accordés par l'Italie aux migrants tunisiens sont valables et reconnus par la France», a insisté Franco Frattini. Pour qui «l'Europe ne va nulle part si on érige des murs» entre ses Etats.Cela n'empêche pas la majorité sarkozyste de camper sur ses positions. Pour La Droite populaire (l'aile la plus à droite de l'UMP), l'attitude de Rome envers les migrants tunisiens est «une nouvelle fois ambiguë», dixit le député des Alpes maritimes, Eric Ciotti. Pour cet autre proche de Nicolas Sarkozy qu'est le député-maire de Nice Christian Estrosi, il est «un peu facile», voire «pas acceptable», que l'Italie soit «généreuse aujourd'hui avec le territoire des autres».Ces visas temporaires octroyés aux migrants tunisiens, c'est «un incroyable appel d'air de l'autre côté de la Méditerranée, en direction du périmètre de Schengen». C'est «un signe qu'on donne aux mafias, aux criminels et aux passeurs», a renchéri la députée européenne, et ex-garde des Sceaux, Rachida Dati.Mais tout le monde, en France, n'est pas de cet avis. Dans la presse d'hier, y compris dans certains médias de droite, le ton était à la sévérité envers la «mesure panicarde» de dimanche: une «gesticulation d'un gouvernement électoraliste».L'opposition, tout autant, dénonce l'initiative du ministre Guéant. Pour le FN, ce ne sont que des «gesticulations électoralistes», d'une majorité UMP «qui cherche encore à manipuler l'opinion, en montrant ses gros bras devant les caméras, mais qui, dans les faits, laisse la situation pourrir». Aux yeux de Marine Le Pen, «Nicolas Sarkozy et son équipe ont définitivement perdu toute crédibilité dans la gestion de l'immigration».
Un gest «écoeurant»
«Les nationalistes n'arrivent pas à grand-chose» en Europe, «y compris Sarkozy», considère le PS. Pour qui ce blocage dominical de la frontière ferroviaire n'était qu'une «posture», une «décision arbitraire». C'était même un geste «écoeurant», pour les Verts: emblématique du «braconnage de la droite (sarkozyste) sur les terres du FN».L'incident tendra-t-il l'atmosphère au prochain sommet franco-italien, le 26 avril à Rome? La rencontre Sarkozy-Berlusconi était déjà rendue un peu délicate par, outre la vieille controverse autour du sort de l'ex-brigadiste Battisti, quelques contentieux industriels franco-italiens (Bulgari ou Parmalat-Lactalis). «Une ombre plane sur les relations franco-italiennes», a carrément diagnostiqué Franco Frattini. Qui espère bien que, lors de ce sommet, sera réaffirmée «la volonté de l'Italie et de la France de travailler ensemble». Sur les thématiques migratoires y compris.
Bernard Delattre, Paris, pour la Liberté