vendredi 4 mars 2011

Réfugiés: l'Union Européenne en proie à ses vieux démons

Confrontée au risque d'une vague d'immigration massive, l'Union Européenne redécouvre son impuissance politique et logistique ainsi que son incapacité à tirer les leçons de son histoire récente, s'accrochant toujours aux vieilles lunes d'une immigration temporaire et canalisée, alors que toutes les tentatives de promotions de retours se sont révélées des échecs.

La fin de l’Histoire est terminée. Après des décennies d’équilibre fragile, à la fin du XXème siècle, le monde a connu et connaît encore une spirale d’événements à l’origine de nombreux bouleversements politiques, géopolitiques et sociaux. Outre les victimes qu’ils ont faites, ces conflits « ont provoqué, au cours de ces dernières décennies, des  déplacements de population, des ondes migratoires improvisées de réfugiés et des exodes de masse. Inévitablement, les changements géopolitiques se transforment donc en changements démographiques et sociaux, qui engendrent de profondes mutations dans le scénario migratoire international et modifient le profil des populations migrantes » écrivaient Cinzia Conti et Marija Mamolo, chercheurs italiens en sciences démographiques dans un ouvrage collectif sur les Migrations internationales.
De tout temps, des circonstances diverses (conquêtes, transferts de population, persécutions, catastrophes naturelles…) ont contraint des hommes à quitter leur lieu d’habitation pour s’installer ailleurs. Les violences d’Etat apparaissant comme un facteur déclenchant fréquent et prolongé des migrations de population. L’ampleur des massacres de population en Algérie au début des années 90 a entraîné un déplacement massif de population.
De la seconde guerre mondiale à la fin du XXème siècle, les exodes de masse dus aux affrontements armés ont été rares. Le terme de « réfugié » désignant le plus souvent des personnes échappées ou exilées de l’ex-bloc soviétique. 
Depuis la chute du Mur de Berlin, tout a changé. Les migrations forcées de populations consécutives à des tensions ethniques ou politiques ont pris une importance croissante. Le conflit en ex-Yougoslavie est à ce titre emblématique. De 1992 à 2001, la « dynamique migratoire » suit l’extension, la propagation et l’aggravation du conflit.
Dès 1992, l’Union Européenne recensait 672.000 demandes d’asile, en hausse de 31% par rapport à l’année précédente. Du jamais vu.

Le mythe du retour

A l’époque l’UNHCR demanda aux gouvernements nationaux d’offrir aux ex-yougoslaves une « protection temporaire » en les accueillant sur leur territoire jusqu’à ce que soit possible un retour dans leur pays dans des conditions de sécurité.
Plus de 10 ans plus tard, les chercheurs constatent que les conflits ayant éclaté en ex-yougoslavie n’ont pas modifié le cadre migratoire de façon uniquement provisoire : « En dépit des mouvements de rapatriement considérables, de nombreux réfugiés n’ont pas pu ou n’ont pas désiré rentrer dans leur patrie. Donc s’il était permis de penser dans un premier temps que la présence de réfugiés dans le pays d’accueil était transitoire et, par conséquent, encore à résoudre, il est devenu évident avec les années que, dans de nombreux cas, il s’agissait d’une présence destinée à perdurer et qui requérait donc des politiques spécifiques d’intégration ».
Un constat que les auteurs appliquent aussi bien aux populations d’Afghanistan, d’Iran, du Pakistan au début des années 2000, qui fuyaient alors aussi bien des guerres en cours que des régimes autoritaires.
Autant de cas qui ont radicalement changé la donne « migratoire » , le problème des réfugiés ne relève plus de l’assistance mais fait partie intégrante de l’agenda des politiques intérieures en ce qui concerne le contrôle de l’immigration et de l’intégration des sans papiers tant asile et immigration sont intimement liés.
« Différence de taille avec la période d’il y a cent ou cent cinquante ans : n’existent plus les grandes étendues largement inhabitées que les émigrants venus d’Europe trouvèrent aux Amériques. Une émigration clandestine et « anarchique » a remplacé les voyages très organisés des migrants des XIXe et XXe siècles. Les migrants sont devenus des personæ non gratæ pratiquement partout sur la planète, des États du Golfe au Japon, en Europe ou en Amérique. Il leur faut s’introduire subrepticement dans le pays de leur choix et parfois attendre nombre d’années avant d’y être admis en tant que citoyens en règle. Il n’est plus un seul pays qui accueille volontiers de larges populations immigrées. La politique désormais standard est celle du « migrants unwanted » écrit Eberhard Rhein, chercheur au European policy center de Bruxelles, un think tank indépendant.
Autre constat, nombre d’historiens ont montré en quoi l’immigration temporaire avait vocation à…durer. Depuis les migrations de masse du 19ème siècle, le « mythe du retour » est largement alimenté par les pouvoirs politiques comme pour mieux faire passer la pilule « migratoire » à des opinions publiques méfiantes. Question d’autant plus anxiogène, que le réfugié est « médiatiquement visible »: « Les échecs répétés des tentatives gouvernementales pour promouvoir les retours massifs sont autant de révélateurs du mythe mal fondé de la temporalité de l’immigration » estime Nancy Green, historienne de l’immigration.

L'Union Européenne et Frontex vite débordés

Longtemps dépourvue de politique d’immigration, l’exemple libyen prouve combien au moment des crises politiques, l’UE en est toujours réduit au colmatage, à courte vue. L’agence Frontex, dont le nom en forme de sigle apparaît dans les médias lorsque des bateaux de migrants africains sont interceptés sur les côtes sud de l'Europe, faute de moyens, pare au plus pressé. De même que l’UE se révèle incapable de parler d’une seule voix, les systèmes européens d'asile pourraient être très vite dépassés par un afflux massif d'immigrés fuyant l'instabilité en Afrique du Nord.
Le compte rendu de la réunion des députés européens de la commission des libertés civiles auditionnant, le 1er mars,  les représentants de Frontex est à ce titre édifiant. Conscients des limites de la politique européenne en la matière, les députés présents ont appelé les uns et les autres à cesser de se renvoyer la responsabilité.
Jugées insuffisantes, les mesures d’urgences pourraint être renforcées. La France et le Royaume-Uni ont déjà envoyé des avions pour aider aux évacuations. Depuis le 26 février néanmoins, on n'a observé aucune nouvelle arrivée, a expliqué le directeur de Frontex, Ilkka Laitinen. Par ailleurs, M. Laitinen a assuré les députés qu'Europol veillait à ce que terroristes et criminels ne profitent pas de la situation pour venir en Europe. La commissaire européenne aux affaires intérieures, Cecilia Malmström, a exprimé son inquiétude face à une immigration économique déguisée sous des motifs politiques.
« Quelle que soit l'évolution de la situation, Frontex tentera de coordonner les politiques des Etats membres. Mais si la situation d'alerte perdurait, l'agence aurait besoin de ressources et de personnel supplémentaires », a conclu Ilkka Laitinen. « Une éventualité que personne n'appelle de ses vœux » conclut le site du parlement européen dans un ultime aveu d'impuissance.

Régis Soubrouillard dans Marianne

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