jeudi 27 mai 2010

Islam et démocratie, le débat qui n’a pas eu lieu

Le conseiller national Andreas Gross publie une série d’études sur le vote anti-minarets. Un article d’Yves Petignat dans le Temps.

Six mois après l’acceptation de l’initiative anti-minarets, le débat autour de l’islam radical, de la burqa ou voile intégral, ou de la compatibilité du Coran avec la démocratie est encore bien plus intense qu’avant la votation. Mais il reste envahi par les émotions et les clichés; surmédiatisé, le Conseil central islamique de Nicolas Blancho fait déraper tous les raisonnements.

Dès lors, le petit ouvrage sorti des Editions Le Doubs, Von der Provokation zum Irrtum, sous la direction du conseiller national Andreas Gross, est une première contribution au rétablissement d’un débat basé sur les faits et la raison. L’ouvrage sera d’ailleurs traduit en français sous le titre Entre confusion et provocation. Il paraîtra dans quelques semaines avec les actes du colloque qui setiendra samedi 29 mai à Soleure, autour du résultat de l’initiative anti-minarets, du respect de la liberté religieuse et des droits de l’homme.

Comment est-on arrivé à un résultat où la démocratie directe s’oppose à un autre droit fondamental, celui des droits de l’homme et de la liberté religieuse, s’interrogent les auteurs de la quarantaine de contributions. Il y a la défaillance des politiques et des médias, incapables de prendre conscience du caractère particulier de cette initiative – sur fond de grave crise économique et identitaire en Suisse –, et de mener un vrai débat sur nos valeurs démocratiques. Les éditeurs notent d’ailleurs que ce fut la première initiative, sans doute, à susciter bien plus d’échanges et de controverses après qu’avant la votation.

On lira aussi avec beaucoup d’intérêt le texte d’un étudiant en pédagogie, Simon Landwehr, qui a décortiqué 183 lettres de lecteurs avant le vote. Les inquiétudes diffuses face à l’islam et à ses valeurs se traduisent par des expressions violentes, à la hauteur des émotions ressenties: «Guerre, combat, avancée de l’islam, échec de notre culture politique, démonstration de force.»

Mais on peut aussi apprendre d’une telle expérience douloureuse et passer d’une culture de la confrontation à celle de l’intégration, conclut ce petit ouvrage.

* Von der Provokation zum Irrtum, Editions Le Doubs, 170 pages. A paraître prochainement en français sous le titre «Débats sur les minarets, entre provocation et confusion».

Coup d’accélérateur dans le domaine de l’asile

Réduction des délais de recours ou suppression des demandes dans les ambassades: Eveline Widmer-Schlumpf veut des décisions plus rapides et lutter contre les abus. Ses propositions ne soulèvent pas l’enthousiasme. Un article de Valérie de Graffenried dans le Temps.

Accélérer les procédures et renvoyer plus rapidement les requérants d’asile qui ne méritent pas la protection de la Suisse: voilà ce que vise Eveline Widmer-Schlumpf en proposant de nouvelles modifications des lois sur l’asile et sur les étrangers. Ses propositions, mises en consultation jusqu’à la mi-mars, avaient reçu un accueil plutôt froid (LT du 23.03.2010). Mais, malgré les critiques de la gauche et de la droite, la ministre maintient le cap et le Conseil fédéral les transmet telles quelles au parlement. Ce qui promet de vives empoignades.

Pourquoi de nouveaux changements alors que les lois sont entrées en vigueur en janvier 2008? Il y a urgence, insiste la ministre. Le nombre des demandes d’asile est passé de 10 844 en 2007 à 16 005 en 2009, une hausse qui est principalement due aux Nigérians, Erythréens, Somaliens, Irakiens et Sri Lankais. Voici les principaux changements prônés:

Non-entrées en matière et délais raccourcis

Eveline Widmer-Schlumpf veut faire en sorte que la plupart des décisions soient prises dans les cinq centres d’enregistrement, avant que les requérants soient répartis dans les cantons. Mais elle admet que le système des «NEM» ne s’avère pas dissuasif et fonctionne mal. Car certains requérants ne peuvent pas être renvoyés dans leur pays. Privés d’aide sociale et inexpulsables, ils sont livrés à eux-mêmes et risquent de succomber aux tentations de la criminalité pour survivre. Par souci d’efficacité, le Conseil fédéral propose de ne débouter d’office que les requérants qui ont déjà déposé une demande dans un Etat de l’espace Schengen et ceux sans motifs d’asile pertinents, qui viennent d’un pays jugé «sûr» où ils peuvent être renvoyés sans difficulté.

Les autres auront droit à une procédure d’asile complète, mais raccourcie. Le délai de recours pour tous les requérants déboutés passera de 30 à 15 jours – la Belgique l’a fixé à 15, le Royaume-Uni à 10 –, selon le projet du Conseil fédéral. Une décision qui heurte les socialistes et les Verts. Ils craignent que le délai raccourci n’aboutisse à des décisions arbitraires. Car, souvent, des preuves doivent être récoltées à l’étranger, ce qui prend du temps. Pour l’UDC, Eveline Widmer-Schlumpf est au contraire encore trop généreuse. Mercredi, le parti a d’ailleurs sévèrement égratigné la ministre dans un communiqué. Il qualifie la réforme d’«inutile contre l’afflux des requérants d’asile nigérians qu’il faudrait enfin pouvoir renvoyer dans leur pays».

 

Si le PLR est sur le fond favorable à l’esprit de la réforme, il avertit: seule une hausse du personnel des administrations concernées et de profonds changements organisationnels peuvent apporter l’accélération souhaitée.

Œuvres d’entraide écartées des auditions

La ministre propose de supprimer la présence des représentants d’œuvres d’entraide lors des auditions des requérants. Pour les remplacer par un «conseil en matière de procédure et d’évaluation des chances», aux contours encore flous. Son financement serait assuré par la Confédération. L’UDC ne veut pas en entendre parler. Selon le parti, cela ne ferait que «saboter» l’efficacité de la réduction du délai de recours. «L’Etat encourage ainsi la prolongation des procédures, si bien que les prétendus efforts visant à accélérer le traitement des cas en justice sont de purs exercices alibis pour la galerie», dénonce le parti.

Motivations par écrit

Autre mesure proposée: l’introduction d’une procédure rapide, par écrit, pour les auteurs de demandes multiples, «qui retardent la procédure de manière abusive». Eveline Widmer-Schlumpf vise les personnes ayant déjà essuyé un ­refus qui tentent une nouvelle fois leur chance, avec les mêmes ­motifs.

Supprimer les demandes dans les ambassades

La conseillère fédérale y tient: la Suisse ne doit plus être le seul pays européen à autoriser le dépôt de demandes d’asile dans les ambassades. Voilà qui risque de pousser des personnes persécutées à la migration illégale et à entreprendre un long et périlleux voyage parfois au péril de leur vie, dénonce Amnesty. La ministre répond que celles qui ont des motifs valables pourront obtenir un visa pour déposer leur demande en Suisse.

Le casse-tête des déserteurs érythréens

L’affaire remonte à décembre 2005, lorsque le Tribunal administratif fédéral avait en substance déclaré que les persécutions politiques qui découlent d’un refus de servir dans l’armée érythréenne donnaient droit au statut de réfugié. Depuis, les demandes d’asile des Erythréens ont pris l’ascenseur. Pour la ministre de Justice et police, c’en est trop: les déserteurs et objecteurs de conscience érythréens ne doivent plus recevoir le statut de réfugié. Mais elle assure que tout requérant qui risque de subir des traitements inhumains dans son pays continuera à bénéficier d’une admission provisoire. Elle revient également avec son projet de sanctionner pénalement les requérants qui mènent des activités politiques en Suisse dans le seul but de se mettre en danger par rapport à leur gouvernement et se constituer des motifs d’asile.

Asile: le Conseil fédéral veut des procédures accélérées

Malgré le scepticisme à gauche et à droite, le Conseil fédéral continue de miser sur son projet visant à accélerer le traitement des demandes d'asile.

Il a remis mercredi son message au Parlement, y intégrant différentes mesures annoncées de longue date.

Le projet prévoit que la procédure dite de non-entrée en matière (NEM) ne sera plus appliquée que si le requérant peut être renvoyé sans problème (régime de Dublin, renvoi vers une pays tiers jugé sûr, absence de motif d'asile). Dans les autres cas, une procédure complète mais raccourcie est prévue. Le délai de recours serait réduit de 30 à 15 jours.

Parallèlement, la ministre de justice et police Eveline Widmer-Schlumpf veut supprimer la présence de représentants d'oeuvres d'entraide lors des auditions sur les motifs de la demande d'asile. En lieu et place, les requérants se verraient offrir un "conseil en matière de procédure et d'évaluation des chances".

En sus de cette réforme, le Parlement devra se prononcer sur d'autres mesures. Parmi elles, la suppression de la possibilité de déposer une demande d'asile dans une ambassade à l'étranger et la non-reconnaissance de l'objection de conscience et de la désertion comme motif pour obtenir l'asile.

Un article du Matin

Pourquoi la France est épinglée par Amnesty International

Cette année encore, la France fait partie des 159 pays épinglés par le rapport annuel d'Amnesty International. Un moyen de rappeler qu'en démocratie aussi il faut rester vigilant. Un article signé Isabelle Crahay dans l’Express.

La campagne d'Amnesty International en faveur de la compétence universelle en matière de crime contre l'Humanité.

DR La campagne d'Amnesty International en faveur de la compétence universelle en matière de crime contre l'Humanité.

Première citée par le chapitre que le rapport 2010 d'Amnesty International consacre à la France: la police. Elle aurait recouru à la force et à des mauvais traitements de manière excessive. Ali Ziri en serait même mort. Cet Algérien de 69 ans interpellé en juin dernier à Argenteuil serait décédé des suites de coups infligés par les forces de l'ordre. Quant aux enquêtes diligentées sur ces bavures, elles seraient trop lentes et manqueraient d'indépendance et d'impartialité selon l'ONG.

Des violations des droits des migrants, des réfugiés et des demandeurs d'asile sont également montrées du doigt. En mai 2009, le ministre de l'Immigration et de l'Identité nationale a restreint le rôle de la Cimade dans les centres de rétention. Depuis, elle "partage le travail" avec cinq autres ONG jugées moins critiques à l'égard du gouvernement. La Cimade a engagé une série de recours en justice contre cette mesure. Mais en novembre, le Conseil d'Etat s'est prononcé en faveur de la réforme. En septembre dernier, un campement de 300 migrants et demandeurs d'asile près de Calais avait été investi par la police puis détruit par des bulldozers. Certains sont revenus sur place par la suite, d'autres se sont retrouvés sans abri, quelques-uns ont obtenu le droit d'asile mais trois Afghans ont été expulsés vers leur pays en octobre, et bien d'autres en situation irrégulière pourraient les suivre.

La Cour pénale internationale ne suffit pas

Enfin, ce sur quoi insiste particulièrement Amnesty cette année, c'est la Cour Pénale Internationale. Le Statut de Rome de 1998, qui lui garantit des actions permanentes et non limitées à des conflits particuliers, n'est pas encore ratifié par tous les Etats-membres de l'ONU; 111 sur 192 l'ont signé à ce jour. La France l'a signé et ratifié, mais la loi d'adaptation du droit français à la CPI n'est toujours pas adoptée. "La CPI seule ne suffit pas", a rappelé Geneviève Garrigos, présidente d'Amnesty International France. Et le projet de loi de juin 2008 ne risque pas d'arranger les choses: un amendement l'a soumis à quatre "verrous" extrêmement restrictifs qui rendraient pratiquement impossible la répression en France de crimes internationaux. Le suspect doit en effet avoir sa "résidence habituelle" en France, son crime doit être puni à la fois par la loi française et par celle du pays où il a été commis, les victimes ne peuvent pas se porter partie civile et les poursuites ne peuvent avoir lieu en France que si la CPI décline d'exercer sa compétence -une disposition contraire au Statut de Rome, qui prévoit à l'inverse que la CPI ne peut agir qu'en cas de défaillance des juridictions nationales. Le vice-président d'Amnesty, Francis Perrin, a jugé pour sa part que "si ce projet de loi est voté, cela fera de la France une terre d'impunité. Ces verrous empêchent la collaboration avec la CPI, et c'est très grave. Si le gouvernement persiste, cela prouvera que ces belles phrases ne signifiaient rien. Il y a une prétention des autorités françaises en matière de droits humains, alors que dans les faits c'est le vide sidéral."

La réunion de Kampala (Ouganda) du 31 mai prochain doit dresser le bilan des premières années de fonctionnement de la justice pénale internationale. A charge pour la France de s'engager autrement qu'à "reculons".

Fin des demandes depuis les ambassades

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Coup de frein à l’explosion des demandes d’asile

De 2007 à 2009, le nombre annuel de demandes d’asile est passé d’environ 11 000 à plus de 16 000. En cause, l’arrivée de nombreux requérants d’Afrique subsaharienne (Nigeria, Erythrée et Somalie), du Proche-Orient (Irak) et du Sri Lanka. Un article signé Romain Clivaz, Berne, pour 24 Heures.

Cette évolution inquiète la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf (Parti bourgeois-démocratique). Hier, le Conseil fédéral a confirmé les grandes lignes de son projet de loi censé réduire l’attractivité de la Suisse. Ce tour de vis intervient deux ans à peine après l’entrée en vigueur du dernier durcissement, approuvé par plus de 67% des votants, en automne 2006.

Leitmotiv du paquet de mesures: accélérer les procédures. L’application aujourd’hui très large de la procédure de non- entrée en matière (NEM) sera restreinte. Resteront sur le seuil d’une part les personnes ayant déjà déposé une demande d’asile dans un pays européen signataire, comme la Suisse, de la Convention de Dublin; d’autre part, les requérants qui peuvent être renvoyés dans un pays tiers sûr. Enfin, ceux qui invoquent des raisons exclusivement économiques ou médicales subiront le même sort.

Quid des personnes qui passeront ce premier obstacle? Une procédure matérielle plus rapide qu’aujourd’hui est prévue. Le délai de recours sera ramené de 30 à 15 jours. Outre des pratiques plus restrictives concernant les demandes d’asile à l’étranger et les déserteurs (lire ci-dessous), les œuvres d’entraide ne pourront plus assister aux auditions. En compensation, un conseil en matière de procédure sera offert aux demandeurs d’asile. Financièrement, cette réforme ne devrait pas coûter plus cher à la Confédération, selon le directeur de l’Office fédéral des migrations, Alard du Bois-Reymond.

Eveline Widmer-Schlumpf a convaincu ses collègues du gouvernement. Pour le reste, la Grisonne paraît bien seule. «En réduisant le délai de recours à 15 jours, on dépossède les candidats de leurs droits élémentaires. Un véritable soutien juridique devrait être garanti en contrepartie» déplore Denise Graf.

La représentante d’Amnesty International ajoute: «C’est problématique pour les personnes qui doivent faire venir des preuves depuis l’étranger. De plus, des individus traumatisés ont besoin de temps pour exprimer leurs motivations. Certains ne parviennent à raconter ce qu’elles ont vécu que des années après les faits.» L’organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR), le PS et les Verts ont également condamné ce «durcissement».

«Pour la galerie»

«Politique d’asile pour la galerie» assène au contraire l’UDC. L’ancien parti d’Eveline Widmer-Schlumpf estime que le projet «est complètement dépourvu d’éléments dissuasifs», notamment contre l’afflux de requérants d’asile nigérians et de déserteurs. Au centre-droite, le PLR est aussi sceptique: «Ces propositions vont compliquer les procédures au lieu de les simplifier, commente le porte-parole Philippe Miauton. Nous ne voyons donc pas comment elles pourraient permettre une accélération des procédures…» La balle est désormais dans le camp du parlement.

mercredi 26 mai 2010

Alard du Bois-Reymond, la méthode du franc-parler

Le Zurichois de 49 ans s’est imposé en quelques mois à la tête de l’Office fédéral des migrations (ODM). Ses phrases chocs sur les requérants nigérians ont fait de lui l’archétype du raciste anti-Noirs. Il assume et s’explique. Un article de Xavier Alonso, Berne, dans 24 Heures.

Alard du Bois-Reymond s'explique

«Je ne sais pas si être marié à une Congolaise me donne une légitimité, mais cela me donne l’envie de parler clair. J’aime que les Africains soient bien intégrés. J’aime l’Afrique, je m’y sens aussi chez moi!» Alard du Bois-Reymond, le nouveau directeur de l’Office fédéral des migrations (ODM), revendique le parler vrai. Et l’applique. C’est lui qui a déclaré, à la mi-avril, que 99,5% des requérants nigérians utilisent la filière de l’asile pour s’adonner à des activités illégales, dont le trafic de drogue.

Avec cette seule déclaration, l’économiste de 49 ans est devenu l’homme du printemps de la politique fédérale. Le protagoniste d’une polémique anti-Noirs. Amnesty International s’est indigné. Et le Carrefour de réflexion et d’action contre le racisme anti-Noirs (CRAN) a exigé sa démission et parlé de «xénophobie d’Etat». Pour le coup, cet ex-délégué du CICR, qui a sillonné l’Afrique, de l’Ethiopie au Nigeria, passe aux yeux de certains milieux humanitaires pour le raciste No 1 de Suisse. «C’est particulier à vivre. Mais cela ne me touche pas beaucoup. On en rigole beaucoup avec ma famille africaine, que je vois souvent à Paris», rétorque Alard du Bois-Reymond.

De l’humanitaire à la migration
Car celui qui est à la tête de l’ODM depuis janvier seulement n’en démord pas. «Ce qui est grave, c’est de ne pas parler de certaines choses», souligne le fonctionnaire, mettant en avant un discours qu’il veut honnête et factuel. Ces méthodes chocs, l’homme les appliquait déjà lorsqu’il dirigeait, de 2005 à 2009, l’assurance invalidité (AI). Fin 2009 encore, il avait lancé une campagne d’affichage jugée scandaleuse. Le slogan «Vous ne verrez jamais les handicapés au travail» voulait briser les tabous par la provocation.

«Quand les gens vous disent: «Je ne vois pas ton handicap, je ne vois que ta personne», je sais que ce n’est pas vrai: je suis fils de handicapé!» raconte Alard du Bois-Reymond. Son père, engagé dans la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale, a perdu l’usage des deux jambes en sautant sur une mine. D’origine neuchâteloise, la famille du Bois-Reymond s’était établie à Berlin au XVIIIe siècle, contrainte à l’exil lorsque le canton était passé de la Prusse à la Confédération helvétique.

«On voit d’abord la couleur de sa peau»
«Mon aïeul, royaliste, était ministre auprès de la cour de Prusse!» explique Alard du Bois-Reymond dans un français mâtiné d’accent germanique. C’est finalement le grand-père de l’actuel patron de l’Office des migrations, toujours détenteur de la nationalité suisse, qui est venu s’installer à Zurich à la fin de la guerre et a ainsi mis fin à l’exil.

Entre le parcours personnel d’Alard du Bois-Reymond et son histoire familiale, il y a comme des résonances. Mais davantage qu’aux illusions du destin «et du hasard», cet homme à l’allure de barbouze s’appuie sur les faits. Et les sentiments qu’il a pu éprouver personnellement en font partie. Aussi, il relie l’hypocrisie qui règne autour du handicap à celle liée aux étrangers. «Je l’ai vécu avec ma femme, raconte-il mi-amusé, mi-affligé. «Ah, tu es Noire? Je n’avais pas fait attention!», s’entend-elle dire parfois. Il faut être honnête. On a tous ces réflexes: on voit d’abord la couleur de sa peau. Et ce n’est pas être raciste de le dire. Ce qui est grave, c’est quand on ne la prend pas au sérieux parce qu’elle est Noire.»

lundi 24 mai 2010

Le niqab ! Où ça ?

Il n'y en a presque pas en Suisse, mais il est partout. Le voile intégral remplit les journaux après avoir trôné sur les affiches anti-minarets. La différence aujourd'hui, c'est que l'UDC n'est plus seule à tisonner les peurs en fabriquant des menaces. Edito du Courrier signé Rachad Armanios.

La méthode a si bien fonctionné que le pitbull Freysinger passerait pour un agneau face au président du PDC Christophe Darbellay. Celui-ci avait, dès le lendemain de la votation balayant les minarets, dégommé le niqab. La conseillère fédérale Eveline Widmer Schlumpf a, elle, rompu la collégialité en assimilant femmes en burqa et casseurs cagoulés. Le gouvernement a pourtant jugé que c'était un non-problème. L'avenir dira si la Suisse suivra la France et la Belgique dans leur mauvais réflexe prohibitionniste: car la liberté d'expression s'applique aussi à des formes d'expression qui choquent ou inquiètent. La tentation pourrait être de légiférer «préventivement» au sujet d'un phénomène qui serait forcément destiné à se multiplier. Forcément? Rappelons un précédent fondateur dans la manipulation, quand l'UDC, en 2004, tordait les statistiques pour prédire une démographie musulmane bientôt majoritaire. Le matraquage a fait ses preuves. Depuis plusieurs années, l'islam est seulement envisagé comme un problème. Les difficultés sont certes réelles: comment aménager un espace harmonieux à une population hétérogène qui, en quarante ans, est passée de 15000 personnes à 350000? Quelle place, entre ouverture et fermeté, donner aux revendications de certains de ces citoyens – heures de piscine séparées, écolières prépubères voilées, lieux de culte? Les écueils sont nombreux. D'où la nécessité d'un débat apaisé à partir des expériences du terrain et non d'un islam imaginaire. A part, bien sûr, si l'on considère qu'intégration est synonyme d'assimilation... Les musulmans et l'Etat libéral sont doublement pris en otages par ceux qui testent toujours plus les limites de la démocratie: d'un côté, par les fondamentalistes musulmans, voire les croyants conservateurs qui monopolisent la parole. De l'autre, par les populistes, tout aussi fondamentalistes que les barbus puisque, par un effet miroir, ils résument eux aussi l'islam à sa caricature. Savoir qui met de l'huile sur le feu et qui l'a bouté importe peu. Car les flammes alimentent le repli identitaire en Europe: cela se traduit par des citoyens qui se redécouvrent chrétiens au point, pour certains, de griller des saucisses de porc devant les mosquées. Ou des musulmanes qui, d'un jour à l'autre, se drapent d'un niqab. Dans ce contexte, il devient difficile, sans faire de la surenchère, de s'indigner de cette chape de plomb wahhabite qui chosifie les femmes. Expliquer que vouloir leur bien malgré elles est une autre façon de nier leur identité de sujets devient mission impossible.

Interdire le niqab ? Parole aux femmes

La Suisse débat du voile intégral alors que le phénomène est très marginal. Un débat construit à des fins islamophobes ou par nécessité de faire barrage au rigorisme? Les féministes n'ont pas toutes le même avis. Un article de Rachad Armanios dans le Courrier.
Interdire le voile intégral ou le tolérer? La question divise en Suisse. Pourtant, comme l'affirmait récemment la conseillère fédérale socialiste Micheline Calmy-Rey, la Suisse n'a pas de problème avec celui-ci, car très peu de femmes en portent. Celles-ci se voient surtout dans les médias. Le 24 février dernier, le Conseil fédéral, dans une réponse à une interpellation parlementaire du conseiller national PDC Christophe Darbellay, a estimé, par extrapolation des statistiques françaises et en comptant large, à moins de cent le nombre de résidentes portant ce vêtement. Nul besoin de prendre des mesures, concluait le Conseil fédéral. Entre-temps, le Grand Conseil argovien a voté une motion demandant une interdiction dans tout l'espace public suisse. Une commission prépare une initiative cantonale. La droite argovienne reprenait l'argument de Christophe Darbellay qui, au lendemain du vote bannissant les minarets, parlait d'une prison pour les femmes.
Pour les partisans de la fermeté, il s'agit de lutter également contre un symbole du fondamentalisme religieux, incompatible avec les traditions suisses et qui, en outre, pose des problèmes de sécurité, d'intégration ou encore heurte la notion de laïcité.
Astreinte ou liberté religieuse?
Mais étant donné le rapport inversement proportionnel entre l'ampleur du débat et celle du phénomène, beaucoup jugent la tournure des discussions surréaliste. Le journal Domaine public, proche du Parti socialiste, est très cru: «Le seul intérêt d'un débat malencontreusement surexposé par les médias? Dévoiler les faux culs de la droite nationaliste et démocrate-chrétienne, soudain préoccupés de protéger les droits des femmes. (...) L'appui de féministes et de progressistes (...) est plus surprenant. Comment justifier une telle interdiction au nom de la défense des droits fondamentaux, alors que cette interdiction nierait le libre choix des femmes?»
Pour Manon Schick, porte-parole d'Amnesty International Suisse, c'est une question de liberté religieuse et d'expression: une femme ne doit être forcée ni de porter un voile intégral ni de l'ôter. Dans sa réponse du 24 février, le Conseil fédéral notait que la liberté religieuse pouvait certes être restreinte et le voile intégral interdit, notamment pour préserver la sécurité et l'ordre public. Mais de façon temporaire ou limitée à certains lieux.
Renforcer l'intégration
«Etre libre, n'est-ce pas aussi d'avoir le choix de ne pas l'être aux yeux des autres?» demande à son tour Lucia Dahlab, vice-présidente des Organisations musulmanes de Genève. Et de dénoncer une forme de paternalisme et de racisme dans ce débat. «Après l'interdiction des minarets, celle du voile intégral», critique Domaine public. La Weltwoche, journal proche de l'UDC, faisait peu avant le même rapprochement, mais pour mieux titrer, en une, sur l'opportunité d'interdire l'islam en Suisse, avec un point d'interrogation très rhétorique. Micheline Calmy-Rey, qui voit dans le niqab un signe d'asservissement des femmes, craint une interdiction qui stigmatiserait un groupe de population.
«Ne pas discriminer, ne pas isoler davantage des femmes qui le sont déjà»: dans un communiqué commun, les Femmes socialistes, vertes, radicales et chrétiennes sociales jugent qu'une interdiction serait contre-productive en plus d'être populiste. Elles plaident plutôt pour l'intégration par le renforcement du dialogue et de l'égalité des chances. Obstacle potentiel à l'intégration, le niqab peut pourtant faciliter l'accès à l'espace public de femmes qui, à défaut, seraient cloîtrées chez elles, estime le Conseil fédéral.
Dans la Tribune de Genève, Saïda Keller-Messahli, présidente du Forum pour un islam progressiste, ne comprend pas la position des femmes des principaux partis suisses: «Dans le monde, des millions de femmes se battent actuellement contre la burqa ou le tchador. La droite a ouvert le débat car la gauche l'a nié. Celle-ci, tout particulièrement, pratique un relativisme culturel qui n'aide pas les femmes du monde musulman.» Et d'insister sur l'absence de fondement coranique du voile intégral. Lucia Dahlab, elle, évite de se positionner, soulignant simplement que «la majorité des courants de la pensée musulmane ne prescrit pas cette tenue».
Pour Mme Keller-Messahli, la marginalité du phénomène n'empêche pas de lutter contre, car le niqab donne un grave message d'auto-exclusion. Tandis que la féministe genevoise Mireille Valette – un peu la Caroline Fourest locale – prévient que ce phénomène se développe.

Genève craint de perdre ses riches touristes du Golfe

Une éventuelle interdiction du voile intégral en Suisse menacerait la place touristique genevoise, qui accueille chaque été nombre de ressortissants des pays du Golfe et du monde arabe. C'est du moins l'avis du conseiller d'Etat en charge de l'Economie, Pierre-François Unger, qui déclarait récemment à la presse qu'une telle mesure «aurait des conséquences économiques directes, car ces touristes ne viendraient tout simplement plus».

En 2009, les pays du Golfe constituaient la cinquième région de provenance des touristes à Genève. Pour les hôtels, cette clientèle représente quelque 5,6% de part de marché, sur la base des nuitées enregistrées. Après l'initiative sur les minarets, l'an passé, ce nouveau débat focalisé sur les musulmans préoccupe ainsi Genève Tourisme, chargé de promouvoir la cité du bout du lac à l'étranger. «Notre objectif est de pouvoir accueillir toute personne dans les meilleures conditions, quelle que soit sa confession», relève Joëlle Snella, attachée de presse. «Toutefois, il ne semble pas y avoir de conséquences directes pour l'instant.» Quoi qu'il en soit, la question d'une «exception touristique» à l'interdiction du niqab a déjà été évoquée. Notamment par la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf, alors même que le Conseil fédéral, dans sa position officielle, stipule que distinguer «les femmes musulmanes résidant en Suisse et les touristes étrangères ne semble guère praticable et ne serait pas sans poser des problèmes au regard du principe de l'égalité de traitement». Hostile à l'interdiction, la conseillère nationale socialiste Maria Roth Bernasconi abonde: «C'est d'une grande hypocrisie. On ne veut surtout pas perdre ces touristes fortunés, tout en continuant à stigmatiser le reste des musulmans.» Salika Wenger, conseillère municipale A gauche toute, suit le même raisonnement, bien qu'étant une partisane convaincue de l'interdiction du voile intégral pour des raisons de laïcité: «C'est le comble! Soit on est contre le niqab, soit pas. Cela montre, du côté de certains partisans d'une interdiction, que la véritable cible n'est pas le voile intégral, mais l'islam.» Le libéral genevois Christian Lüscher n'est pas de cet avis: «Interdire le voile intégral est une fausse solution à un faux problème, et j'y suis opposé. Cela dit, si cette mesure devait être adoptée, elle ne devrait s'appliquer qu'aux résidents. Dans l'esprit de ses partisans, cette initiative vise à répondre à un problème d'intégration. Or les touristes n'ont pas pour vocation de s'intégrer!» Issue du même parti, Martine Brunschwig Graf ajoute: «La question ne doit pas se poser en termes économiques. Est-ce que la Suisse peut juger des pratiques vestimentaires d'une personne de passage? Non, sauf si elles remettent en cause l'ordre public. Or il me semble que les encagoulés du Black Bloc posent plus de problèmes que quelques femmes en burqa.»

Mario Togni dans le Courrier