mardi 1 décembre 2009

«Le peuple suisse a été trompé»


Déception: les musulmans de Suisse se croyaient bien intégrés.
Déception: les musulmans de Suisse se croyaient bien intégrés. (Keystone)

Une nette majorité de Suisses a refusé la construction de minarets dans le pays. Ismaël Amid, ex-président de l'Union des organisations islamiques de Zurich, a été totalement pris au dépourvu par ce résultat. Il explique celui-ci par une campagne agressive et trompeuse.

Ismaël Amin, originaire d'Egypte, vit en Suisse depuis 1960. Il a notamment été professeur de philologie arabe à l'Université de Zurich.

swissinfo.ch: Les citoyens suisses ont très clairement approuvé l'initiative interdisant les minarets. Vous attendiez-vous à un tel score?

Ismaël Amin: Absolument pas. Je n'ai jamais imaginé que cette initiative serait acceptée. Cela a été une surprise totale pour moi, car je misais sur un refus, voire un refus de justesse. Cela a été une bien triste journée pour moi.

swissinfo.ch: Comment la communauté musulmane de Suisse a-t-elle réagi?

I.A.: Je n'ai pas vraiment connaissance des réactions. Hier, j'ai téléphoné à quelques amis. Tous sont choqués et déçus de ce résultat.

swissinfo.ch: Six électeurs sur dix se sont prononcés contre la construction des minarets. Comment interprétez-vous ces chiffres?

I.A.: La campagne a été conduite de manière très dure et très agressive. On a beaucoup plus parlé de l'islam que des minarets, et en plus avec des arguments trompeurs.

Ainsi, on a parlé des mariages forcés, alors qu'ils sont expressément interdits par la Charia. On a parlé de l'excision des femmes, alors que tous les Etats de droit l'interdisent. On a parlé du port de la burka, alors qu'on ne voit jamais de burka en Suisse.

On a aussi évoqué des thèmes qui n'ont absolument rien à voir avec les minarets. On a exploité et on a instrumentalisé la peur et l'ignorance de la population. C'est ce qui explique ce résultat décevant.

Mais je ne critique pas le peuple suisse, car il a été induit en erreur.

swissinfo.ch: Une autre explication ne serait-elle pas dans le manque d'intégration de la population musulmane en Suisse?

I.A.: Je ne crois absolument pas que la communauté musulmane soit mal intégrée en Suisse, au contraire. La majorité est bien intégrée et pratique sa religion sans problème.

swissinfo.ch: Il s'agit donc plus de peur, de méfiance?

I.A.: Après la chute de l'URSS, on a cherché un nouvel ennemi et on l'a trouvé dans l'islam. Depuis, le ton utilisé par les médias sur l'islam n'est pas bon. C'est la raison pour laquelle il a été si facile de manipuler les gens et d'utiliser leur méconnaissance.

swissinfo.ch: Quand vous parler de méconnaissance, cela signifie-t-il que la communauté musulmane devrait plus faire parler d'elle, se rapprocher des Suisses?

I.A.: Oui, certainement. Nous devrions affirmer plus notre présence en Suisse. Nous ne pouvons plus continuer à rester à l'arrière-plan, comme si nous n'existions pas dans cette société.

La communauté musulmane est mal représentée dans la société et c'est pourquoi elle n'a pas pu mener sa campagne, contrairement à l'Union démocratique du centre (UDC, droite conservatrice).

swissinfo.ch: Quelque 400'000 musulmans vivent en Suisse. Que va-t-il se passer maintenant?

I.A.: C'est difficile à prévoir. Mais j'imagine que les gens sont tristes, qu'ils vont chercher des solutions, discuter et analyser la situation entre eux pour savoir comment vivre avec cette nouvelle situation.

swissinfo.ch: Et justement, comment continuer?

I.A.: Comme je l'ai constaté dans la presse, il est difficile de dire comment ce vote va se traduire dans les fait. On ne sait même pas si son résultat est applicable. Il est possible que la Cour européenne des droits de l'homme de Strasbourg soit saisie. Mais je ne sais pas si cela va se faire, ni comment.

Le Conseil de l'Europe s'interroge sur les limites des votations


Protéger la démocratie

La démocratie directe a été conçue comme contre-pouvoir populaire aux pouvoirs délégués des élus et de l’Etat. Il n’a jamais été question d’en faire une poubelle à émotions
Quels sont maintenant les moyens que va se donner la démocratie suisse pour empêcher que sa grande vertu – le pilotage politique par consultation fréquente des citoyens – ne soit dévoyée par l’excitation des passions primaires qui résident dans les individus?

La question est ancienne. Les fondateurs en ont eu conscience dès le début. Ils ont à plusieurs reprises exprimé les risques qu’il y aurait par exemple à confier l’élection du Conseil fédéral aux humeurs pas toujours bien inspirées de «l’opinion». Dans tous les systèmes politiques démocratiques, la hantise des sages a toujours été le débordement par la démagogie. En Suisse ce dimanche, démonstration a été faite que les sages ont perdu le contrôle et que les démagogues l’ont emporté. Leur objet, les minarets, était d’autant plus captable qu’il était symbolique et gratuit du point de vue matériel: l’idéal pour y engouffrer les remugles.

La démocratie directe a été conçue comme contre-pouvoir populaire aux pouvoirs délégués des élus et de l’Etat. Il n’a jamais été question d’en faire une poubelle à émotions où le premier venu, muni d’un peu d’argent, d’un peu de talent ou d’un peu de roublardise peut appeler le «peuple» à se lâcher.

Dans l’esprit politique qui est le sien à l’origine, la démocratie directe est l’exercice du droit d’exprimer un désaccord avec un projet explicite et précis ou de promouvoir un changement. Lorsque cet exercice aborde sans précaution les questions de société, comme avec l’initiative sur l’emprisonnement à vie des délinquants sexuels, ou d’identité religieuse comme avec les minarets, il soulève des passions dangereuses qu’aucune campagne de raison n’est de taille à maîtriser. Ces passions de société méritent de rester dans la société, éloignées autant que possible du champ politique.

A moins que la sacralisation du peuple par les populistes n’ait entièrement paralysé les sages, ceux-ci ont des moyens institutionnels d’endiguer les dérapages. Il ne leur faut que du courage.

Les autres articles du Temps

A Moudon, où le «oui» s’affiche


La cité de la Broye vaudoise hésite entre la honte et la fierté le lendemain du vote qui condamne les minarets

Il neige à Moudon. La nuit tombe comme les flocons trempés sur le parvis de la Migros. Le supermarché, emblème d’une Suisse idéale et coopératrice, draine l’humanité entière empilée dans la cité de la Broye au nord du canton de Vaud. Dimanche, plus de 56% des votants ont accepté l’initiative hostile aux minarets qui en interdit la construction. Les Moudonnois se sont prononcés à contre-courant du vote vaudois, qui a rejeté l’interdiction approuvée en revanche par le reste du pays. Moudon n’est pas une exception dans le canton. Plus on s’éloigne du lac Léman, plus le oui s’affirme. Les statisticiens et leurs cartes bigarrées montrent que la campagne a maté les centres urbains, imposant son rejet.

Incertitude sur le sort du minaret de Langenthal


Le sort du minaret prévu à Langenthal (BE) sur le toit du local de prière de la communauté islamique n'est toujours pas connu. Des recours jusqu'à la Cour européenne des droits de l'Homme sont annoncés. A Wil (SG), le centre islamique sera construit sans minaret.

La communauté islamique de Langenthal indique qu'elle est prête à porter l'affaire jusqu'à Strasbourg. Une telle procédure peut prendre des années, a expliqué Daniel Kettiger, l'avocat de l'association islamique.

Selon le défenseur, il n'est pas définitivement établi que l'article sur l'interdiction de la construction des minarets s'applique au cas de Langenthal, la procédure étant en cours depuis 2006, date de la demande du permis de construire. Pour M. Kettiger, cet article contreviendrait à la loi cantonale bernoise sur les constructions.

Une analyse que ne partage pas le canton de Berne. Le résultat de la votation de dimanche influence la procédure en cours, a relevé sur les ondes de la Radio suisse alémanique DRS Mathias Spack, de l'Office juridique de la Direction des travaux publics. Pour le Conseil fédéral, tous les projets qui ne font pas encore l'objet d'une décision définitive sont visés par l'initiative.

Les Verts suisses pourraient venir à la rescousse des musulmans de Langenthal. "Nous examinons les possibilités juridiques pour combattre l'interdiction de minarets", a déclaré leur président Ueli Leuenberger. Le parti ne peut pas porter plainte contre l'interdiction car il n'est pas directement concerné, a-t-il précisé. Les Verts européens ont également offert leur soutien.

L'Association musulmane de Wil a elle pris acte de la décision du peuple suisse dimanche d'interdire les minarets. Il n'y aura pas de minaret dans la demande de permis de construire. L'association exclut un recours aux tribunaux.

A Genève, des jeunes appartenant à la mouvance autonome ont érigé lundi matin un minaret en bois d'environ 5 mètres de haut sur la place Neuve pour protester contre le résultat du scrutin de dimanche. Les passants étaient invités à écrire des messages de soutien à la communauté musulmane.

Les minarets n'ont pas fini de faire couler de l'encre

Les minarets n'ont pas fini de faire couler de l'encre

L'initiative anti-minarets continue de faire des vagues.
L'initiative anti-minarets continue de faire des vagues. [Keystone]
L'initiative contre les minarets continue d'occuper la une des journaux suisses, qui s'intéressent ce mardi aux raisons qui ont poussé les Helvètes à accepter le texte. D'autres s'interrogent sur les limites de la démocratie directe, spécialement quand des thèmes de société s'invitent sur le terrain politique. Enfin, le portrait de la «maman de l'initiative», une juriste UDC zurichoise de 33 ans, est présenté dans la presse alémanique.

Comprendre et réparer La presse a besoin de comprendre pourquoi "ils ont dit oui". 24heures publie une série de réactions, à l'image de ce restaurateur qui a voté oui à l'initiative de l'UDC contre les minarets, parce que dans son quartier de villas tous les toits sont dans le même sens et qu'il ne voit pas pourquoi il y en aurait de travers. Le restaurateur a accepté de témoigner mais dans l'anonymat, car une partie de sa clientèle est musulmane. Autre réaction recueillie, celle d'un homme qui craint que les musulmans veuillent conquérir le monde: «Si on allait faire la même chose chez eux, on en sortirait pas vivants». Ou encore: «Si on permet les minarets, après ce seront les scientologues et les témoins de Jéhovah». D'autres ont voté contre les minarets parce que, disent-ils, la Suisse n'est pas prête et ne connaît pas bien l'Islam. C'est sans doute parce que la Suisse a trop tardé à étudier l'Islam, explique dans Le Nouvelliste le chercheur en droit arabo-musulman Sami Aldeeb, ce qui va rendre plus difficile l'intégration de cette religion et mettre en danger la paix confessionnelle. Ce choc, c'est une classe politique déboussolée qui l'encaisse. Hier, sous la Coupole, c'était le triomphe timide d'Oscar Freysinger, comme le décrit Le Matin , immortalisé par une poignée de main avec Micheline Calmy-Rey. On attend des parlementaires qu'ils se préoccupent davantage de l'intégrisme et de la cohabitation avec les minorités religieuses. Un travail de réparation a commencé, décrit Le Temps , alors que la Suisse tente de minimiser les dommages collatéraux.

Les bienfaits de la démocratie? La presse romande s'interroge sur le bien-fondé de certaines initiatives. Dans les systèmes démocratiques, la "hantise" des sages a toujours été le débordement par la démagogie, écrit Le Temps . Lorsque l'exercice de la démocratie directe aborde sans précautions les questions de société, comme avec l'initiative sur l'emprisonnement à vie, ou d'identité religieuse, comme avec les minarets, il soulève des passions qu'aucune campagne de raison n'est de taille à maîtriser. Ces passions méritent de rester dans la société, éloignées autant que possible du champ politique. Présenté, toujours dans Le Temps, comme un ardent avocat de la démocratie, le député socialiste zurichois Andreas Gross réclame des reformes. Il est totalement faux de penser que la démocratie directe peut fonctionner toute seule. Il lui faut une infrastructure dans laquelle la Suisse doit notamment accepter d'investir des ressources pour que les droits populaires puissent s'exercer correctement. Andreas Gross s'en prend également aux médias qui ne couvrent plus les débats publics mais veulent les faire exister par eux-mêmes. Quel que soit le sentiment d'injustice éprouvé au lendemain du vote, aucune valeur supérieure du "bien" n'autorise quiconque à remettre en question la vox populi. Ainsi s'exprime Nicolas Verdan dans un éditorial à lire dans 24heures . En âme et conscience, de nombreux Suisses ont voté. Et personne n'a le droit ici ou ailleurs de prétendre qu'ils se sont trompés. Ce sont les sondages seuls qui se sont trompés.

La maman de l'initiative Le Tages-Anzeiger présente ce matin à ses lecteurs la maman de l'initiative anti-minarets: Barbara Steinemann, une juriste de l'UDC zurichoise âgée de 33 ans. A l'origine de son idée, l'attitude agressive de musulmans dans une affaire de cimetière islamique et le combat de son parti contre un projet de minaret soleurois. Etonnant: Barbara Steinemann a commencé par proposer l'interdiction des minarets devant le Grand Conseil zurichois, c'était en 2006. Son initiative avait été rejetée par une très nette majorité de 112 voix contre 50. La Neue Zürcher Zeitung revient pour sa part sur un passé plus récent. En visite à Zurich en octobre, l'auteur égyptien à succès Alla al-Aswani ne manque pas une occasion de critiquer l'intolérance et les inégalités de son pays. Et à la fin du mois dernier, l'auteur a publié un témoignage enthousiaste sur la campagne helvétique de votation sur les minarets. Les lecteurs égyptiens d'Alla al-Aswani ont ainsi appris qu'en Suisse, la religion islamique avait reçu non seulement le soutien des politiques et des églises chrétiennes - mais même de la communauté juive.

Minarets: les ambassadeurs des pays musulmans reçus à Berne


PARIS - La ministre suisse des Affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey, a déclaré lundi soir avoir reçu à Berne les ambassadeurs de pays musulmans pour leur "expliquer" les résultats du référendum de dimanche interdisant les minarets en Suisse.

"Nous essayons d'expliquer et d'informer sur les résultats du vote, en particulier dans les pays arabes et islamiques. J'ai rencontré les ambassadeurs des pays concernés (...) en poste à Berne cet après-midi", a déclaré la ministre au micro de la radio française RTL.

"Nous avons des intérêts communs", a-t-elle poursuivi, appelant à "renforcer le dialogue entre les différentes communautés religieuses" en Suisse, un "pays multiculturel".

Les Suisses ont voté lors d'un référendum dimanche à une large majorité de 57,5% l'interdiction des minarets à l'appel de la droite populiste, qui dénonce un "symbole politico-religieux".

Ce vote a suscité l'indignation à travers le monde, notamment en Europe et dans certains pays musulmans. En Indonésie, le plus grand pays musulman au monde, la principale organisation musulmane a ainsi dénoncé un signe de "haine" et d"'intolérance" mais appelé à "ne pas réagir avec excès".

La Suisse compte 7,5 millions d'habitants, dont 400.000 musulmans. Le pays ne compte que quatre minarets pour quelque 400 lieux de culte musulmans.

Le pays redoute autant des réactions violentes contre ses représentations à travers le monde que des mesures de rétorsion économique de pays musulmans. Inquiète, l'organisation Economie Suisse a appelé à "circonscrire les dégâts potentiels (du vote, ndlr) à l'intérieur" des frontières suisses.

Lundi soir, Micheline Calmy-Rey a affirmé que le vote de dimanche était le "résultat de peurs" et de "difficultés diverses", "liées à un contexte de globalisation et de crise économique" et devait être compris avant tout comme une "mise en garde adressée au gouvernement" suisse.

"Cette initiative a été instrumentalisée. Je le regrette profondément. Je suis choquée, d'autant plus que cette initiative n'avait pas le soutien du gouvernement", a-t-elle souligné, tout en précisant que "la décision du peuple suisse" serait "respectée" et les minarets interdits dans le pays.mi

Les minarets en question


Christine Ollivier, le mardi 1 décembre 2009 à 04:00

En décidant à 57,5 % d’interdire la construction de nouveaux minarets, les Suisses ont provoqué une onde de choc dans toute l’Europe. France-Soir fait le point sur les questions clés du débat.

Pourquoi ce vote des Suisses ?

Un vote « inspiré par la peur » : c’est le diagnostic que posait hier le quotidien de Genève Le Temps, alors que la Suisse ne compte que quatre minarets pour quelque 400.000 musulmans sur une population de 7,5 millions d’habitants. L’islam est la deuxième religion du pays.
Ce coup de tonnerre éclate alors que la Confédération helvétique traverse une crise : déjà ébranlés par la fin du secret bancaire –Washington a obtenu de la banque UBS les noms de clients américains coupables d’évasion fiscale –, les Suisses ont vécu comme une humiliation le conflit de ces derniers mois avec la Libye. Deux hommes d’affaires suisses sont toujours retenus à Tripoli après l’arrestation d’Hannibal Kadhafi, en juillet 2008. Le fils du leader libyen avait été interpellé à Genève après des plaintes pour mauvais traitement de deux de ses domestiques. Lors d’un voyage à Tripoli, le 20 août dernier, le président de la Confédération, Hans-Rudolf Merz, avait provoqué un tollé en présentant à la Libye les excuses de la Suisse.

Combien y a-t-il de minarets en France ?

En octobre 2008, la France comptait 8 « mosquées cathédrales » dotées de minarets : trois à Paris, une à Créteil, Evry, Mantes-la-Jolie, Lyon et Marseille. Au total, le ministère de l’Intérieur recensait environ 1.800 mosquées et salles de prière. Actuellement, le plus haut minaret de France est celui de la Grande Mosquée de Paris, qui mesure 33 mètres.

Quelles sont les règles qui s’appliquent ?

La construction de mosquées relève en France des municipalités. Tout est donc affaire de négociation locale. Ainsi, la future mosquée de Strasbourg, qui accueillera les fidèles à l’automne prochain, n’a a priori pas de minaret, à moins que « la communauté le souhaite », a déclaré vendredi Roland Ries, maire PS de Strasbourg. A Marseille, municipalité de droite, le minaret de la future Grande Mosquée de Marseille fera 25 mètres de haut.
Selon Lhaj Thami Breze, président du conseil régional du culte musulman en Ile-de-France, « à peu près toutes les mosquées construites depuis 2003 ou en construction ont des minarets » mais, « la plupart du temps, il ne dépasse pas 15 mètres ». Encore le minaret n’est-il que symbolique, puisqu’il ne sert pas à lancer l’appel à la prière : on n’entend pas le muezzin.

La France compte environ 6 millions de musulmans. Au nom du principe de laïcité de l’Etat, les pouvoirs publics ne financent la construction d’aucun lieu de culte, mais les municipalités peuvent éventuellement subventionner la partie culturelle de l’établissement (bibliothèque par exemple) ou donner un sérieux coup de pouce en accordant des baux de longue durée pour le terrain.

Pourquoi de si vives réactions en Europe ?

Alors que la Suisse s’inquiétait des réactions des pays musulmans, les protestations les plus vives sont venues hier d’Europe. Les dirigeants européens critiquent une stigmatisation de l’islam et redoutent une remontée des tensions religieuses. En septembre 2005, la publication par un quotidien danois de 12 caricatures mettant en scène le prophète Mahomet avait en effet enflammé le monde musulman, plongeant les pays occidentaux dans l’embarras, écartelés entre liberté d’expression et respect des religions.

Un tel référendum est-il possible en France ?

Depuis la réforme constitutionnelle de juillet 2008, un référendum d’initiative populaire peut être organisé en France à l’initiative d’un dixième des électeurs inscrits. Mais le texte prévoit des garde-fous, puisqu’il faut aussi le soutien d’un cinquième des membres du Parlement. Par ailleurs, une telle procédure, déjà réclamée par les opposants à la « privatisation » de La Poste, est impossible tant qu’elle n’est pas validée par le vote d’un projet de loi organique, qui pourrait être soumis au Parlement avant la fin de l’année

Minarets : le vote suisse rebondit en France


À Nantes, la nouvelle mosquée construite par la communauté turque.

À Nantes, la nouvelle mosquée construite par la communauté turque.
Photo : Frédéric Girou

Leur interdiction, décidée par référendum chez nos voisins helvètes, suscite malaise et indignationdans la classe politique française. Dans l'Hexagone, leur construction fait l'objet de consensus.

Le vote suisse contre les minarets aura-t-il des conséquences ? C'est la crainte du gouvernement fédéral. Le ministre suisse des Affaires étrangères a reçu, hier, les ambassadeurs des pays musulmans pour les rassurer et leur « expliquer » les résultats du référendum (57,5% contre les minarets). Par ailleurs, le Conseil de l'Europe estime que cette interdiction touche à plusieurs libertés fondamentales garanties par la Convention européenne des droits de l'homme. Ce qui ouvre la voie à des recours. Enfin, les évêques suisses (appuyés par le Vatican) ont estimé, hier, que le vote de dimanche était « un coup dur porté à la liberté de religion ».

Comment a-t-on réagi en France ? Le risque de « stigmatisation » de l'islam a été souligné par les grands partis et les dirigeants politiques. Ainsi Bernard Kouchner, le chef de la diplomatie française, s'est-il déclaré « un peu scandalisé » par le vote suisse, qui est, selon lui, « une expression d'intolérance ». Seul le Front national s'est félicité du vote. Côté musulman, le Conseil français du culte musulman (CFCM) a fait part de sa « tristesse » et de sa « consternation ».

Les minarets sont-ils interdits dans notre pays ? Non. On en compte aujourd'hui une dizaine et certains sont en construction ou en projet à Marseille, Toulouse, Bayonne, Poitiers, La Roche-sur-Yon... Mais la construction et la taille d'un minaret font toujours l'objet de négociations menées au niveau local entre les mairies et les responsables musulmans.

Est-ce une affaire de couleur politique ? Non. La municipalité socialiste de Georges Frêche, à Montpellier, ne veut pas entendre parler de minaret. À Marseille, l'UMP Jean-Claude Gaudin n'y est pas opposé. Par contre, l'ancienne municipalité UMP de Strasbourg (Keller-Grossmann) ne voulait pas de minaret. Ce n'est pas le cas de l'actuelle (socialiste).

Quelles sont les règles d'urbanisme ? Qu'il s'agisse d'églises ou de mosquées, ce sont les mêmes règles d'urbanisme que pour les autres bâtiments (hauteur maximum, surface au sol, style architectural...). La hauteur, notamment, fait l'objet de négociations. Le minaret le plus élevé (33 mètres) est toujours celui de la grande Mosquée de Paris. Celui de Marseille mesurera 25 mètres. Mais, aujourd'hui, mis à part les très grandes villes, la tendance lourde est à la construction de minarets qui « n'écrasent pas » les bâtiments voisins. À Gennevilliers, la municipalité communiste a demandé que le minaret ne soit pas plus haut que la mairie.

Que souhaitent les musulmans ? Depuis la mise en place du Conseil français du culte musulman, en 2003, les constructions de minarets sont devenues plus fréquentes. Le CFCM y voit une meilleure acceptation de l'islam. Le minaret, relève-t-il aussi, n'est que symbolique puisqu'il ne sert pas à lancer l'appel à la prière. On n'entend pas le muezzin, même s'il n'y a pas de loi qui interdise l'appel à la prière.

Y a-t-il, comme en Suisse, des oppositions locales ? Oui, elles peuvent être fortes. Au nom de la laïcité ou pour dénoncer « l'islamisation rampante ». À Poitiers, un comité « Riposte laïque » a stigmatisé la construction d'un minaret. « Les musulmans tiennent leur revanche », déclare ce comité. « C'est à Poitiers, en effet, qu'en 732, Charles Martel a mis un terme à l'invasion de notre pays par les musulmans. » À Bayonne, un comité conteste un projet de minaret de 10 m de haut. « Le paysage traditionnel, c'est le clocher et les flèches de nos cathédrales. Même le candidat Mitterrand l'a utilisé pour sa campagne électorale. »

Un renvoi vers l’incertitude ?

roms camps kosovo

Lire la suite de cet article dans le n° 47 de Planète Exil (page 2, format .pdf), le journal de l’OSAR